Thierry Breton, ancien ministre, ex patron de France Telecom et actuel dirigeant de Atos veut éradiquer les mails internes, coupables d’une pollution de 5 à 20 heures par semaine du temps de ses collaborateurs : 80% du flux de messagerie serait proprement contre productif. Sa volonté est de transvaser les usages bénéfiques de la messagerie interne dans les outils dits de « réseaux sociaux », messagerie instantanée, wikis et autres moteurs de recherche.

Chronique parue dans 01 Informatique – La fin de l’eMail

Louable intention, en voilà du pantouflage actif ! Et malin de surcroit, car Atos se paye ainsi une large publicité sur le thème de la rénovation des Intranet des entreprises, ses clientes. Pourtant un doute est permis. Il n’a jamais suffit d’un outil pour modifier un comportement profond; on n’a pas arrêté la consommation d’alcool ou de drogues en les interdisant, ni éradiqué la bureaucratie grâce à des ordinateurs. Dans les années 2000 – au Miocène de l’informatique quoi – les Intranet devaient déjà remplacer le middle management, fluidifier l’information et la prise de décision collective. Or, il ne m’a pas été donné d’observer de tels systèmes et de tels résultats dans une grande entreprise ou administration.

Loin de ces Intranets censés rendre plus efficaces des communautés de collaborateurs, des systèmes tels Facebook ou Wikipedia nous envoient des signaux plus clairs de réussite. Diamétralement opposés : l’un est au service de la promotion de l’égo – et plus récemment de causes allant sensiblement au-delà de l’apéritif géant, l’autre destiné à la fabrique d’une encyclopédie universelle et gratuite. Mais ces systèmes ont un point commun, ils obéissent à des règles différentes de nos traditionnelles entreprises pyramidales, où les circuits d’information et de décision empruntent structurellement des chemins complexes, dont la pollution du mail n’est que le reflet extérieur, pas la cause. Observez donc ces messages coupables, ou plutôt ces danses de soumission, ces rixes territoriales ou ces illusions du verbe. « Regardez chef, j’ai fait ceci » « TR: TR: RE: RE: Regardez comme j’ai raison de régler ce conflit ici, qu’il est idiot celui-là de l’autre clan » ou encore l’incantatoire « RE: Merci de faire ceci ASAP » …

Le mail n’est qu’un tuyau, que l’on aurait d’ailleurs pu appeler « réseau social » si un petit malin avait mis l’expression à la mode à l’époque. Il faudra donc un jour se le dire, les outils de Réseau Sociaux ne dégagent de nouveaux bénéfices que si l’on change les règles de la collaboration entre leurs utilisateurs. Et ces règles sont malheureusement incompatibles avec le mode hiérarchique de nos organisations pyramidales. Ils mettent l’opérateur et le directeur sur le même mur, sur le même document. C’est une révolution Copernicienne, parce que le monde est redevenu plat !

Dans les organisations où se répandent les méthodes Agiles ou Lean, les réunions d’écoute, les propositions émanant de tous, les indicateurs au mur et au vu de tous, expriment déjà cette transition. Là les chefs ne sont plus des « dépositaires du pouvoir temporel » qui commandent et contrôlent, têtes dépossédant les jambes de toute velléité d’intelligence ou d’autonomie, mais plutôt des coachs, créant les conditions de l’autonomie et de l’engagement de leurs équipes. Et comme disait Lénine, « la confiance n’exclut pas le contrôle »… Dans ces lieux, vous trouverez souvent un Wiki, de la messagerie instantanée ou un fil Twitter, mais personne pour vous dire qu’ils sont à l’origine de leur organisation et de ses résultats.

M.Breton n’a pas annoncé qu’il allait modifier les principes de son organisation pour en éradiquer le fléau du mail contre-productif. Mais s’il ne le fait pas, les tuyaux de ses futurs réseaux sociaux seront bouchés par les flots de danses du chef, incantations et autres épanchements de conflits territoriaux … mais par contre en couleurs, avec votre photo, des étoiles « rate this » et un bouton « I like » !

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commentaires
  1. Boris dit :

    j’adhère à l’analyse.
    j’ai encore un doute sur les objectifs de cette déclaration franche, légère (voire simpliste) de Thierry Breton.
    N’a t il simplement pas compris les causes de ce temps passé à dépiler des mails par ses cadres ? a t il mesuré toutes les actions réalisées uniquement par ce mode de communication ? où est ce effectivement juste une affaire de marketing pour faire parler d’atos et de son inénarrable avantgardisme (hahaha …). Ou peut-être s’ennuie t il et ce ne serait qu’un cri pour que l’on pense à peu à lui ?

    un peu de tout peut-être …

  2. […] modifie les règles profondes de l’entreprise, ils ne serviront à rien. J’avais répondu à Thierry Breton à ce […]

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