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Des Systèmes d’Information en amélioration continue

Aussi simple de s’en servir que d’y contribuer

Tout ce qui n’est pas explicitement interdit est autorisé, mais tracé et réversible

Supprimez votre propre poste, vous êtes promu

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« Vertus du sédentaire : vigilance, hospitalité, sens du long terme.
Vertus du nomade : entêtement, intuition, mémoire. »

Jacques Attali (Remixé)

Ambiance décontractée pour cette septième séance de travail du Comex. Le rythme mensuel s’est installé ; les deux heures rituelles sont désormais vécues comme un moment de convivialité plus que comme une corvée. Une équipe s’est formée semble-t-il.
Pichot et Sibylle démarrent informellement la séance en commentant les résultats encourageants des transitions « Méfiance-Spécialisation » vers « Confiance-Autonomisation » à la DSI et à la direction financière.
Puis, toujours affable, Pichot poursuit :

– Mais c’est un peu Beyrouth partout quand même. Des équipes se déclarent dans tous les sens et font le siège de mes bureaux. Je ne vais tout de même pas dire oui à tout ! On ne peut pas totalement polariser cette structure sur l’innovation, il faut aussi faire tourner le business courant.

Secrotas, cédant pour une fois à sa stricte posture maïeutique, se lance dans une tirade lyrique sur le conflit millénaire entre conservateurs et réformateurs, profils associables aux sédentaires et aux nomades, qui ont chacun leurs vertus, mais qui s’angoissent mutuellement :

– Le premier drame entre eux date de Caïn – le cultivateur sédentaire – et Abel – le berger nomade, c’est pour dire !

– Inévitable conflit enchaîne Pichot, que je découvre amateur d’histoire. Nécessaire même, car les territoires doivent être protégés et stabilisés pour que l’on y prospère. Et à l’inverse, les cités, États ou compagnies qui n’ont pas su intégrer une influence « barbare » sont morts faute d’avoir tiré parti d’influences nouvelles. Et l’Histoire d’avancer par à-coups : Empire romain et chrétienté naissante, chrétienté établie et Copernic, États contre-réformés et cités réformées, 1789…

– Tu oublies la Glorieuse Révolution anglaise de 1688 qui a accouché d’une monarchie parlementaire dans le plus grand calme, poursuit Henri, mais peut-être est-ce l’exception qui confirme la règle…

Et Sibylle d’ajouter :

– J’ai le sentiment que dans la plupart de ces cas, l’on cherche à éviter ce conflit structurel lié à l’innovation – innovation qui remet en cause trop de règles de « l’empire » – jusqu’à ce qu’il éclate violemment par trop de pression accumulée.

Elle se tourne vers Pichot :

– Au fond, qu’est-ce qui t’empêche de dire oui à toutes les équipes qui se pressent devant les portes de tes managers pour réclamer un espace d’expérimentation ?

– Je ne sais pas. Une certaine peur du chaos j’imagine.

Henri intervient :

– D’aucuns ont une théorie familiale du sujet. Tenez, je vous ai apporté une coupure de presse d’un sociologue qui réagissait récemment sur ce thème. Je cite :
… les origines de ces comportements remontent toujours assez loin dans son enfance. Elles sont généralement dues à un contexte familial qui lui-même n’osait aborder les conflits, où la confrontation était rare. Lorsque les conflits se produisaient, ils avaient un impact lourd sur l’ambiance et démontraient bien la supériorité de l’harmonie. Au travers de la recherche d’harmonie et d’un comportement conforme et tolérant, on cherche avant tout, l’acceptation, l’attention à défaut d’amour inconditionnel…
C’est pourquoi les situations délicates (faibles performances, comportements inadéquats voire émotionnels, divergences de vues…) ne sont pas abordées et pèsent sur l’engagement des meilleurs – « à quoi bon s’engager plus puisque cela n’est pas reconnu ? ». On trouve encore de tels managers dans les environnements très structurés ou protégés, dans lesquels la technique, les savoir-faire et les règlements priment. En revanche, ces managers sont en grande difficulté dès qu’ils sont confrontés à des changements. Les conflits, latents jusque-là, sortent alors au grand jour. Les abus se multiplient. Des cabales s’organisent. Les managers concernés tendent à ressentir chaque pression, chaque remise en question comme une menace pour leur position. Cela peut aussi les surprendre, parce qu’ils ont souvent l’impression d’avoir tout fait pour que les conflits ne surviennent pas.
La difficulté à faire face à ce genre de situations les met vite au seuil de leur résistance émotionnelle, et ils tendent à se replier sur soi ou alors à faire preuve d’autoritarisme – « les petits chefs ».

Inspiré par le regard sociologique, je reprends :

– Très intéressant, je vois également deux autres contraintes du même ordre que l’évitement du conflit et qui pèsent elles aussi sur la possibilité de fluidifier l’innovation dans une organisation apprenante, pacifiée. Premièrement la peur de perdre quelque chose au passage, et notamment son statut social.

– Oui, mais le nouveau pacte « Supprimez votre poste, vous êtes promu » lève en partie cette contrainte, remarque Sibylle.

– Ce n’est pas faux, encore faut-il maîtriser le flot d’innovation pour qu’il ne perturbe pas la qualité du service courant, qui est quand même notre premier engagement à tous, interrompt Pichot.

– Et la seconde ?

– Je vois aussi beaucoup de vanité, des comportements où l’important consiste à être le meilleur, à avoir raison, à tenter de convaincre plus que comprendre l’autre. Peut-être est-ce également assimilable à de la peur. Cette posture interdit l’échec qui devient lui aussi tabou. Quant à la demande d’aide, autant parler d’humiliation, quiconque s’y hasarde pourrait y perdre son statut. On est chef parce qu’on le vaut bien non ?

– Le système pourrait donc se modéliser ainsi.

Secrotas se met à dessiner au tableau un de ses fameux diagrammes systémiques, où chaque élément est une grandeur qui augmente ou diminue dans un cercle vertueux ou vicieux :

– Plus l’harmonie de façade est préservée, moins les conflits surgissent, mais plus ils sont enfouis dans des tabous que l’on n’ose plus évoquer. Parallèlement, plus la peur de l’autre augmente, moins on ose demander de l’aide ou utiliser l’avis de l’autre, ce qui conduit invariablement à augmenter le nombre d’échecs. Et les échecs, personne ne souhaite en parler ; ainsi se créent les tabous, qui vont eux-mêmes renforcer la peur, car qui sait qui pourrait un jour lever le voile ?

– Oui, cela illustre bien que dans la plupart des systèmes, la quantité de tabous augmente, qu’il s’agisse de départements, de familles… remarque Henri, songeur. Au fond, l’important, ce n’est pas d’éviter les conflits – ils sont structurels –, c’est d’avoir un processus standard pour les résoudre plus vite.

– Oui, en clair, on continuera à se taper sur la figure entre innovateurs et conservateurs, mais probablement moins longtemps et plus amicalement, conclus-je.

– Eh les gars, vous refaites le monde, interrompt Pichot. « Vanité, tout n’est que vanité » peut-on lire dans l’Ancien Testament, cela ne date pas d’hier ! Quand le cercle familial – dans lequel le rapport aux autres et à la hiérarchie se crée – imprime ces gênes, comment voulez-vous lutter contre les mœurs de toute une société ?!

– En même temps, j’ai le sentiment que ce rapport familial évolue très rapidement depuis le baby-boom. Il devrait donc aussi évoluer dans l’entreprise poursuit Henri.

– Oui, j’ai lu et constaté qu’avec les générations Y, c’est-à-dire les jeunes nés après 1980, les deux contraintes mentales que sont l’évitement du conflit et la peur de l’autre s’étaient estompées. Regardez ce que j’ai trouvé[1] à propos des différences d’attentes en fonction des générations.

Je distribue au groupe un tableau représentant en colonne les générations et en ligne leurs postures majoritaires :

– Oui, même si l’on peut être un peu sceptique sur ces analyses générationnelles, qui peuvent aussi se lire comme des sensibilités évoluant avec les âges de la vie, il est clair que l’on pourra naturellement sortir de ce système en cédant du pouvoir aux nouvelles générations qui incarnent effectivement mieux cette volonté de collaborer en réseau… commente Henri.

– Ce qui est d’autant plus étrange vu le soin avec lequel l’école continue à industrialiser la vanité. Durant mes « brillantes » études, on m’a appris à être le meilleur, à ne pas copier sur mon voisin et j’ai dû travailler au grand maximum une demi-douzaine de fois en équipe, poursuit Pichot.

– Et arrêtons d’amplifier ce tropisme en mettant les gens en compétition avec des évaluations de performance individualisées ! dis-je. Pensons d’abord l’évaluation des performances collectives !

– Très intéressant, répond Henri. Mais au fond, à nous de montrer l’exemple, par nos discours, nos attitudes. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais je vous demande votre aide, je n’ai pas LA solution, je cherche à comprendre plus qu’à convaincre, je me moule souvent dans le rôle de conseiller impliqué dans vos problèmes plutôt qu’en chef distant, et je ne revendique aucun des résultats. Si cela réussit, ce sera grâce à vous, et si cela échoue ce sera de ma faute.

– C’est parce que tu es proche de la retraite ! plaisante Pichot.

(rires)

Je tente de refocaliser l’attention sur le sujet du jour :

– Donc pour sortir du chaos conservateurs-réformateurs, serait-il si difficile de traiter les conflits liés à l’innovation individuelle comme un processus à part entière de la banque ? Après tout, l’usine DSI s’est précisément structurée pour fluidifier l’innovation…

– Si ce processus peut permettre de contenir l’impact financier et la « chienlit » de l’innovation, pourquoi pas, poursuit Pichot. Je me rends compte que si mes meilleurs collaborateurs avaient la possibilité d’industrialiser plus facilement leurs idées, cela pourrait les motiver à rester dans la banque de détail plutôt qu’à fuir vers d’autres sirènes.

– Une logique de capital-risque institutionnalisée en quelque sorte ? lance Sibylle.

– Oui bien sûr ! poursuivis-je. Au lieu de centraliser l’innovation dans des directions R&D ou dans des schémas directeurs ambitieux comme nous le faisons aujourd’hui, organisons-le dans chaque direction voire dans chaque département.

– Mais oui, une enveloppe innovation annuelle, proportionnelle au budget de la direction, permettrait de maîtriser l’impact financier, à la manière d’un fonds d’investissement.

– Exact, et elle pourrait financer des innovations de rupture comme des améliorations de processus existants. Tant que nous y sommes, empruntons également au capital-risque la logique d’investissement en plusieurs tours qui augmente la mise au fil du succès des initiatives, et qui s’arrête en cas d’échec. Vu qu’il est impossible de qualifier en amont la valeur d’un projet, cela permet d’itérer, et donc de contenir le risque de chaos en plus du risque financier.

Pichot reste sceptique :

– Mais quelle différence au final entre cette formule et nos incantations classiques du type « boîte à idées » et autres « concours de l’innovation » déjà en place ?

Je réponds, sûr de moi :

– Ces messages officiels n’évacuent en rien les obstacles à l’innovation que nous avons déjà cités – peur et évitement du conflit. Pire, ils font croire que si l’on n’innove pas, c’est bien à cause « des troupes » puisqu’elles y sont autorisées officiellement.

– Alors en quoi l’idée de capital-risque institutionnel vient-elle lever ces obstacles ? interroge Pichot.

Henri semble avoir une réponse plus limpide que la mienne :

– Accepter par défaut que les salariés investissent 20 % de leur temps sur des projets forcément « bizarres », menés par quelques meneurs – nos fameux nomades – crée un transfert effectif de pouvoir. Un « nomade » peut obtenir un financement sans l’accord de son patron « sédentaire ». Il devient autonome et responsable.

– Ah ! Je comprends mieux, s’exclame Pichot. « The Google Way » quoi !

– Je ne sais pas si Google le met en œuvre ainsi repris-je, mais l’idée sera bien de financer neuf échecs pour un succès, et bien de déléguer la gestion des fonds d’investissement à chaque département, pas de la centraliser.

– Oui, sinon, un tropisme sournois nous ramènera vers une direction centrale de l’Innovation, aveugle et toute-puissante sur son nouveau territoire, conclut Henri. Or ce que je souhaite, c’est au contraire de dédramatiser la tension structurelle entre innovateurs et conservateurs, au plus près de chaque activité.

Depuis quelque temps, j’ai tendance à me méfier des modèles abstraits. Je poursuis donc en mode concret :

– Essayons de tester notre modèle sur des exemples grandeur nature. Que ce serait-il passé si ton conseiller « chinois » – tu sais celui qui s’est fait dénigrer pour avoir développé ses propres outils de gestion client – avait bénéficié de cette mesure ?

– Eh bien, il aurait probablement eu accès à un ou deux rounds de financement pour ses outils, et la reconnaissance d’un jury protecteur au niveau de la direction commerciale. Bon, aujourd’hui, il est au placard, je crois que l’on va devoir retrouver la clé…

– Eh oui, au lieu de cela, il a aussi subi l’ancien calcul de rentabilité produit, qui s’ajoute au conflit structurel de la peur et de l’évitement du conflit, il n’avait vraiment aucune chance ! lance Sibylle.

– Quel calcul ? interroge Pichot.

– Pour calculer la rentabilité d’un produit, on lui affecte une partie des frais généraux, le plus souvent en fonction des volumes. Les frais généraux variables – comme les salaires des commerciaux ou des usines de traitement – sont légitimes, mais les énormes frais fixes – comme les deux tiers du SI ou les bâtiments – plombent définitivement des produits en phase d’investissement et aux faibles volumes. Or ce qui est fixe est déjà payé, que l’on développe ou non ces nouveaux produits. Et on voudrait qu’une start-up ait la même rentabilité qu’une entreprise établie !

– Je vois, opine Pichot.

– Ce n’est pas tout ! On peut observer des perversions opposées. Nous avons découvert, par exemple, que la nouvelle carte « Femme active » – qui permet de bénéficier de réductions d’achat ciblées -, bien que qualifiée de succès par ses ventes, nous a fait perdre en efficacité : elle a cannibalisé la carte bleue standard pour des commissions certes plus élevées, mais a fait exploser nos dépenses en back-office ! Le traitement des réductions remises magasins donne lieu à moult opérations manuelles, voire à du contentieux : les réductions ne sont pas appliquées alors qu’il s’agit de boutiques affiliées, ou l’inverse ; les systèmes s’emmêlent les pinceaux !

Je renforce l’analyse de Sibylle :

– Oui c’est exact, on court après les informations de qualité. Les enseignes affiliées ouvrent et ferment sans que nous arrivions à suivre. Et cette augmentation des dépenses opérationnelles est noyée dans les frais généraux. Le produit « planque » ces externalités négatives et affiche une bonne rentabilité.

Sibylle enchaîne :

– En fait, ces dépenses opérationnelles se mesurent mieux en prenant en compte l’utilisation ou pas de ressources contraintes. Utiliser une non-contrainte se fait à coût marginal – jusqu’à ce que l’on tire dessus au point qu’elle devienne une contrainte. Ici, les principales dépenses opérationnelles sont liées au temps des conseillers qui traitent les plaintes et au temps des informaticiens du département Cartes. Étant donné que ces deux ressources sont des contraintes, elles dictent le débit de chiffres d’affaires ; accroître la pression qui pèse sur elles est une vraie catastrophe.

– Inquiétant en effet… soupire Pichot.

Je reviens à notre dispositif pour fluidifier l’innovation : une autorisation par défaut de 20% du budget pour des activités non planifiées, dépense à discrétion des employés, contribuant à leur projet ou à celui d’un autre meneur.

– Un tel dispositif destiné à aider les innovateurs plus qu’à tenter de piloter les innovations nécessitera la diffusion de nouvelles pratiques managériales centrées sur la confiance … ironise Pichot.

– Tout à fait. En attendant, nous disposons déjà d’une comptabilité plus favorable pour gérer ce portefeuille d’affaires innovantes… enchaîne Sibylle.

– Et qui nous permettra de piloter les 20 % de budget Investissement de chaque département dans une logique plus diffuse, ne concentrant pas les risques dans des grands programmes, précise Henri.

– Mais ce flot d’innovations va engendrer des nuées de pico-systèmes et donc générer beaucoup de demandes d’interfaçage au reste du système d’information… dis-je. Chaque petite pépite ayant besoin de récupérer tel référentiel ou d’injecter telles écritures dans la comptabilité, elles risquent de submerger mes équipes produit.

– Applique-toi la théorie de l’autonomisation, me souffle Pichot. Il faut que ces demandes s’organisent d’elles-mêmes. Crée un check point Charlie « ouvert », c’est-à-dire une zone de pontage entre l’Empire et les Barbares.

– Mais oui bien sûr. Une plate-forme où il est aisé de créer des interfaces soi-même, du « Self-Service Oriented Architecture »… documentation partagée sur Wiki, Web services et mashup simples à intégrer dans n’importe quelle application, fichiers de données prêts à l’emploi, automates de tests, communauté d’entraide…

En utilisant le modèle de découpage de notre patrimoine en « ce que tout le monde a », « ce que toutes les banques ont », « ce qui nous différencie », je synthétise le pacte d’alignement stratégique du SI :

Pichot reprend :

– Pas mal Paul ta pyramide. Elle positionne les équipes selon leur appétence au temps court ou au temps long… et montre les nécessaires interfaces entre ces mondes. Tu les désignes par l’acronyme SSOA, que je comprends moi comme autant de check points Charlie entre civilisations !

Henri poursuit :

– Je comprends maintenant mieux la dynamique d’amélioration continue vers laquelle nous pouvons orienter le groupe, et au passage l’évolution nécessaire de nos managers et autres coordinateurs vers une double culture de la confiance et du contrôle.

– Nous aurons également besoin de dérigidifier la structure en adoptant une organisation par rôles plus que par postes, comme celui « d’innovateur Banque 2.0 », précise Pichot. Les rôles, dont la caractéristique est d’être temporaire et transverse, permettent plus aisément la collaboration et évitent l’empilement hiérarchique des niveaux de contrôle.

Sibylle interrompt :

– En revanche, je reste un peu sceptique sur notre capacité à l’enclencher. Henri nous a rappelé que notre but resterait encore la maximisation des profits, mais pouvons-nous décemment annoncer « améliorez-vous pour qu’une poignée de dirigeants et d’actionnaires s’accapare l’essentiel de cette valeur ajoutée » ?

J’enchaîne :

– Tout à fait en phase, il nous faut une politique plus juste de répartition des bénéfices de ces actions d’amélioration ! Or, puisque nous connaissons désormais tous les perversions inhérentes aux systèmes de pilotage individuels, il est clair que nous devrons utiliser des mécanismes plus globaux comme l’actionnariat salarial ou les plans épargne entreprise…

– Oui, et en poussant les curseurs plus loin que nos compétiteurs, pour matérialiser la fermeté de notre engagement… conclut Pichot.

– Chers amis, je pense que nous tenons le bon bout ! lance Henri. La proposition me semble sécurisante, je me sens désormais à l’aise pour avancer un discours devant tous les salariés, sédentaires et nomades !

*

Dans les couloirs de la filiale MaGénérale.com :

– Le boss est vraiment génial, dès ses débuts, il utilisait des référents dans la communauté chinoise pour leur déléguer une partie de ses tâches : évaluation de clients, de dossiers de crédit, remplissage de formulaires, collecte d’argent, etc.

– Il avait vu le premier ce que serait la « banque 2.0 », c’est-à-dire celle qui permet à la foule de délivrer un service à valeur ajoutée. Mais il l’a payé cher !

– Oui, on l’accusait de conflit d’intérêt avec ses activités principales de conseiller…

– En même temps ils avaient raison, la tension entre les deux activités devenait impossible à tenir. Les innovations de rupture ne peuvent être que centrifuges pour celui qui les mène à terme… La décision de créer une filiale fut la bonne.

– Oui, car l’idée était réellement excellente : parfois, on préfère faire confiance à ses proches qu’à son banquier. Alors pourquoi perdre ces clients ? Associations, villages, conseillers financiers indépendants, communautés ethniques ou religieuses… après Wikipedia ou LinkedIn, MaGénérale fournit désormais une panoplie d’outils pour que ces meneurs de communautés délivrent le service bancaire le plus adapté à leur propre éthique. Aujourd’hui nous en proposons déjà trois : « Finance islamique », « Tontines chinoises », et « Finance écologique ». Mais déjà des contributions inattendues enrichissent le système dans de nouvelles directions !

– Et si cela marche c’est parce qu’il est aussi simple de s’en servir que d’y contribuer. Les meneurs et leurs communautés peuvent aisément créer leurs produits, leurs messages, leur éditorial, leurs processus sans compétences techniques particulières…

– Oui tu as raison. Au fait, t’as vu ce que l’on a reçu de la corp’ ?

Il exhibe un prospectus en couleur :

Manifeste de l'Informatique Conviviale
– Avant on faisait tache, maintenant on dirait qu’on fait tache d’huile…

(rires)

[1] Extrait et librement traduit de When Generations Collide : Who They Are. Why They Clash. How to Solve the Generational Puzzle at Work de Lynne C Lancaster and David Stillman.

-> Chapitre 12

« The nation that will insist on drawing a broad line of demarcation between the fighting man and the thinking man is liable to find its fighting done by fools and its thinking done by cowards. »
Sir William Butler

Je me sens détendu comme jamais depuis longtemps. Ces vacances m’ont fait le plus grand bien, mais surtout cette reconnaissance du comité exécutif me galvanise. Obtenir un tel soutien du DG pour une action aussi structurelle est une première pour moi. Non que je n’aie jamais reçu de lettre de mission de mes supérieurs, mais celle-ci tient en une ligne, mûrement réfléchie et comprise entre nous : maximiser le débit de demandes mises en production, sous contrainte de coûts, de risques et d’intégration. Nous l’avons même simplifiée ensemble avec Montleau : fluidifier l’innovation sous contrainte de coûts et de sécurité ; nous avons en effet considéré que l’on améliorait aussi l’intégration avec des fonctionnalités comme : synchroniser deux référentiels, fusionner des fonctions en doublon, homogénéiser une série d’écrans, etc. Saint-Exupéry a dit : « La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer », et j’ai le sentiment d’en comprendre le sens pour la première fois de ma vie. Mes précédents contrats de direction tenaient dans plusieurs classeurs, ce qui est, j’en ai la conviction maintenant, la marque d’une forme de lâcheté mêlée à l’impuissance.

Il s’agit désormais de faire partager le but à l’ensemble du personnel de la DSI. Je pourrais diffuser un message par courriel ou afficher des posters sur les murs, mais je doute qu’une telle approche en surface puisse modifier des comportements profondément ancrés. Ce n’est pas le nième rappel de mon médecin sur mon cholestérol qui va modifier mes habitudes de consommation de whisky. Il faudrait que j’en discute avec plusieurs personnes, que l’on confronte les points de vue, que l’on m’accompagne dans une transition progressive…ou pas d’ailleurs. On ne change que les gens qui le veulent, et avec eux, pas loin d’eux, me confiait Secrotas l’autre jour.

Je vais donc agir par cercles concentriques. Convaincre le comité de direction de la DSI, puis laisser les membres agir en effet boule de neige. La structure principale de mon organisation est un triptyque : les Etudes qui développent, la Production qui maintient en conditions opérationnelles, et les fonctions de Support et de contrôle qui garantissent les standards d’architecture, de méthode ou d’outils.

Béranchon aux Etudes est un ingénieur comme moi, sérieux, analytique. Moustier à la Production est un homme d’origine plus modeste qui a gravi les échelons en partant de la base, grande gueule, souvent sur la défensive.
Enfin Lefebvre est aux fonctions transverses : architecture, méthodes, achat, contrôle de gestion. C’est un fin politique, bardé de diplômes, jeune loup plein d’ambition. Tous sont déjà au courant des différents succès obtenus ces derniers mois, mais aucun ne s’est réellement positionné pour ou contre. Il est temps de les embarquer.

*

– Merci d’avoir pu réserver ce créneau d’une demi-journée dans vos agendas, je sais que cela n’a pas dû être facile. Je vous ai réunis pour discuter ensemble de l’avenir de la DSI. Bonne nouvelle, la DG soutient la proposition de polariser l’informatique sur un but unique et global : fluidifier l’innovation sous contrainte de coûts et de sécurité.

Ils regardent en silence le paper board sur lequel j’ai écrit la devise puis Béranchon se lance :

– Fluidifier l’innovation, cela signifie lancer plus de projets ? Vous ne pensez pas que l’on en gère déjà trop ?

– Sauf votre respect, l’interrompt Moustier, il faut veiller aux priorités. Personne ne vous tiendra rigueur de projets business qui arrivent en retard – la preuve, vous êtes encore là – en revanche si le système d’information tombe en panne, si, pour reprendre votre jargon, la « sécurité » fait défaut, vous ne serez plus là pour en parler …

– Il n’est question ni d’architecture ni de contrôle de l’entropie dans cette devise ! Le système d’information doit être correctement architecturé, il doit être homogène si nous voulons maîtriser les coûts, la sécurité et faire en sorte que les différentes parties intéropèrent, achève Lefebvre.

Et me voilà jouant le rôle de Secrotas et Kasperski dans une partie de maïeutique avec mes trois directeurs. Les gros projets versus le flux de demandes continu, la sécurité et les normes comme contraintes et non comme fin, l’interopérabilité comme fonctionnalité à valeur ajoutée … La noirceur et l’épaisseur des croûtes sur la nouvelle carte d’état-major font beaucoup pour les convaincre. Au bout de deux heures, chacun ayant compris que l’importance de son action n’est pas remise en cause par ces nouveaux objectifs, la devise est comprise et acceptée. Je sais bien que l’on est encore loin d’un changement de politique à ce stade. Chassez le naturel, il reviendra au galop.
Si je les laisse maintenant, ils reviendront vite aux fondamentaux qui dirigent encore leur quotidien – comme moi récemment avec Jean-Pierre sur le coup des soi-disant nécessaires plans adaptés à un objectif lointain alors qu’un logiciel adaptable est bien plus efficace ! Que ce soient la spécialisation des tâches, les contrats sur plans détaillés et figés, les penseurs séparés des combattants, le mythe du jour/homme iso-productif, sans compter tous ceux qui ne me reviennent pas immédiatement… Comment éviter que ces nouveaux concepts ne se diluent dans les vielles habitudes ?

Tout à coup une coupure de presse me revient à l’esprit. Cette histoire d’amélioration continue chez Toyota, avec des résultats si différents entre unités Japonaises et unités Françaises. Un point fondamental émergeait : la différence de pacte social. Au Japon, lorsqu’une série d’améliorations conduit à supprimer son propre poste, on est promu, et surtout pas remercié. En France, à l’inverse, après plusieurs mois d’amélioration sur le site de Valenciennes, l’entreprise fait un constat de surproduction, et décide… de supprimer les excédents ! Bilan : ce sont ceux qui ont progressé qui sont sanctionnés ! Au Japon, en cas de licenciement, c’est le Directeur qui doit personnellement expliquer à chaque famille pourquoi il a échoué à conserver ses salariés. Forcément, cela donne à penser.

Je partage ce point avec eux pour les rassurer et pour qu’ils pactisent avec leurs troupes dans cet esprit, en espérant rendre ainsi les discussions plus ouvertes. Maintenant sonne l’heure de la dispersion :

– Bien, il s’est dit beaucoup de choses aujourd’hui, peut-être est-il temps de laisser reposer. Je vous laisse réfléchir aux schémas de fonctionnement nécessaires pour organiser nos troupes dans ce nouvel objectif. Ne raisonnez pas en statique, je pressens que nous devrons modifier l’organisation. Faites abstraction de votre territoire actuel dans vos réflexions ; si, grâce à vos idées, nous parvenons à déplacer la contrainte hors de la DSI, je vous promets une place au paradis dans le futur directoire de la Direction Informatique ! Rendez-vous dans une semaine, même heure.

*

Quand mes trois directeurs débarquent le lundi suivant, j’ai déjà une idée très précise pour l’organisation, mais je préfère écouter plutôt que de me lancer dans un exposé magistral qui n’aurait pas les mêmes vertus thérapeutiques.
C’est Moustier, de la production, qui démarre :

– Pour moi, une organisation adaptée pour fluidifier l’innovation en respectant les contraintes de sécurité et de coût fixées par l’entreprise devra faire en sorte que 80% de la chaîne de valeur, c’est-à-dire de la chaîne qui va d’une demande au logiciel activé, soit dans le périmètre d’une seule équipe. Cela évitera l’essentiel des contrats, des négociations et autres plannings qui nous pourrissent la vie et ne servent finalement qu’à masquer la pénurie des quelques informaticiens pluri-compétents que nous avons péniblement réussi à conserver !

– C’est vrai, nous n’avons pas vraiment valorisé ces trajectoires de contremaître, ces opérationnels qui maîtrisent la technique, le métier, la communication …dis-je, pensif. Je garde néanmoins pour moi la réflexion suivante : l’absence de carrières pour opérationnels nous conduit à décourager l’intelligence en en concédant le monopole aux gestionnaires …

– Béranchon interroge : pourquoi pas, mais cela reviendrait à s’organiser autour d’applications, en répliquant dans chaque équipe des compétences que nous avons pourtant réussi à mutualiser : architecture, achats, spécialistes d’environnements techniques, grosses machines et j’en passe. N’est-on pas en train de fantasmer sur un mode organisationnel qui nous renvoie aux débuts de l’informatique, et qui a lui aussi de lourds inconvénients ?

– Lefebvre poursuit sur un ton approbateur. Tout à fait d’accord avec toi. Tout ce que l’on va réussir à faire, c’est créer des baronnies fortifiées qui, parce qu’elles auront toute l’autonomie d’une DSI pour gérer leurs quelques applications, se désintéresseront des intérêts à long terme du système d’information, qui lui, impose une certaine homogénéité des pratiques. Qui va accepter les normes de sécurité, les règles du plan de secours, ou les normes d’interfaçage ? En clair, intégration et sécurité vont être mis à mal dans notre nouveau tableau de bord !

– Conclusion : la dette technique – le passif – va augmenter, et comme vous nous l’avez brillamment démontré, Paul, les coûts suivront…. assène Béranchon.

Je reprends :

– Ne jouons pas les Cassandre inutilement. Notre nouvelle carte d’état-major doit nous permettre de visualiser et donc de piloter la dette technique. Nous pourrions très bien mettre en place un mécanisme de type pollueur/payeur qui taxe lourdement les applications ne respectant pas les enjeux long terme, comme l’interopérabilité ou la sécurité globale.

– Mmm. Vous n’allez pas me rendre la vie facile, poursuit Lefebvre. Je préfère de loin le mode actuel où je peux contrôler l’application des standards à la source, et utiliser mon droit de veto si nécessaire.

– Si votre métier était facile, je ne vous verserais pas des émoluments de ministre ! Prenons les choses à l’envers. : quelles sont les conditions nécessaires pour qu’un contrôle à posteriori, et non plus a priori, permette de garantir l’intérêt général du SI à long terme ?

– Attendez un instant…répond Lefebvre, un peu penaud.

– Moustier enchaîne : du côté de la production, je me suis forcément posé la question. Quelles sont les conditions nécessaires pour disperser une partie de mon propre département dans des unités autonomes capables de faire tourner leur propre morceau de SI ? Paul m’a dit que si je supprimais mon job j’étais promu (il se tourne vers moi et me gratifie d’un clin d’œil), donc j’ai réfléchi sans inhibition !

– Et alors ? demande un chœur

– Alors, pour me focaliser sur ce que je veux vraiment, j’ai commencé par me remémorer mes meilleurs moments. Ces moments où l’on a réussi quelque chose de grand, où les utilisateurs sont venus nous voir, et nous ont dit : bravo les gars. Et j’ai cherché la racine commune à ces situations.

– Tu veux dire que tu as trouvé des caractéristiques communes aux plus beaux projets de ton Département ?

– Pas plusieurs, une.

– Laquelle ?

– La collaboration.

– La collaboration ? Mais tout le monde collabore ici ! Et pourtant tous tes projets ne sont pas des succès … insinue Lefebvre.

– La collaboration, dans son sens noble, c’est-à-dire le travail en équipe pluridisciplinaire, dans un esprit de partage, d’apprentissage, et donc d’épanouissement de tous.

– Welcome in Bisounours-land ! persifle Lefebvre, qui commence manifestement à être agacé.

– Bien, dis-je pour l’interrompre. Et où t’as conduit cette première découverte ?

– Je me suis tout simplement dit que c’est cette énergie, ce sens que je voulais retrouver dans une nouvelle organisation. Et là, tout est devenu clair : il faut rendre autonomes des équipes du point de vue de l’exploitation de leurs systèmes ? Et bien, plutôt que de faire à leur place comme aujourd’hui, je vais désormais proposer un service de soutien qui les aide à assurer eux-mêmes l’essentiel du service.

– Quel rapport avec épanouissement ou pluridisciplinaire ? interroge Béranchon.

– Essaye d’imaginer ces équipes vraiment autonomes. Qui faut-il réunir pour construire du logiciel ?

– Des experts métiers, des analystes, des architectes, des développeurs … répond Béranchon

– Et qui faut-il ajouter pour que ces équipes non seulement construisent, mais aussi opèrent elles-mêmes leur système ?

– Et bien, des gens de chez toi : des experts techniques, des architectes systèmes et réseaux, des administrateurs de machines et de données, …

– Tout à fait. Mais s’il faut réunir tout ce monde dans chaque équipe autonome, cela va peut-être coûter cher. Je dis ça avant que Lefebvre ne me le balance à la figure, car c’est la vérité.
(rires)

Moustier poursuit au tableau :

– L’organisation actuelle mise donc sur des spécialistes, disons pour simplifier que les carrés conçoivent, les ronds développent, et les triangles exploitent.

– Dans une organisation en équipes pluridisciplinaires, les compétences principales demeurent bien entendu, mais les interactions permettent d’en développer de nouvelles. On se retrouve avec des équipes de cette forme :

Je poursuis, franchement surpris par l’intérêt de la vision de Moustier :

– Et ta conviction j’imagine est que transférer à une équipe un « petit triangle » lui permet d’assurer 80% du service, les 20% restants étant relatifs à des opérations complexes ou risquées comme …

– Moustier termine : comme des montées de version de systèmes, des audits de sécurité, de l’optimisation de performances, etc.

Béranchon semble convaincu comme moi, mais Lefebvre reste sur ses gardes :

– Toute cette autonomie sera quand même un facteur de dispersion, d’hétérogénéité ! Comment comptez-vous par exemple coordonner un projet transverse qui aurait des impacts sur plusieurs de vos équipes « produit » ?

– Très bonne question, dit Béranchon. Dans l’hypothèse où les équipes travaillent en cycles courts et sont capables de prioriser environ tous les mois de nouvelles demandes, un Directeur de Programme transverse doit pouvoir prendre la main sur plusieurs carnets de commande Produit, et ainsi faire émerger progressivement un ouvrage commun.

– Mmm, soupire un Lefebvre dubitatif.

– Je crois que nous avons fait le tour des arguments rationnels, dis-je en m’adressant à Lefebvre. Au fond, qu’est-ce qui vous ferait adhérer à notre proposition ?

– Que vous remettiez les pieds sur terre, je suppose ! Qu’au moins vous réserviez une place au contrôle ! Qu’on évite le chaos total !

– Il n’appartient qu’à vous de réserver une place au contrôle. Je précise donc ma question, quelle forme de contrôle vous ferait adhérer à notre proposition ?

Long silence, que Lefebvre finit par briser :

– Vous avez évoqué le passage du contrôle a priori au contrôle a posteriori tout à l’heure, mais j’ai du mal à me projeter dedans …

– Disons que c’est du même ordre que l’évolution d’une fonction de comptable vers celle de Commissaire aux Comptes… Comme l’a montré Moustier, plutôt que de faire à la place des gens – voire de leur interdire de faire –, créez les conditions pour que les standards émergent dans les équipes produit, puis promouvez-les et contrôlez-les a posteriori.

– Et Béranchon d’ajouter : et rien ne vous empêchera de distribuer les bons et les mauvais points selon le respect de l’intérêt général.

– Tout à fait, et ce en ouvrant vos standards à tous ! poursuit Moustier. Il doit être aussi simple de s’en servir que d’y contribuer. Les composants cœur des projets Open Source sont devenus transverses par leur qualité, leur ouverture, par l’attraction qu’ils ont exercé, pas par la force !

– On parlera plus d’exemplarité que d’autorité poursuit Béranchon. Tu devras toi aussi aider ces équipes autonomes à réaliser des systèmes complets qui s’étendent au-delà de leurs propres produits :

– Les aider à communiquer en animant des rituels réguliers, les aider à tester ensemble en leur offrant une plate-forme de tests automatisés de bout en bout, etc.

Lefebvre a changé d’attitude, son œil commence à briller et un début de sourire est apparu sur le coin de ses lèvres. Je conclue :

– Il s’agit finalement de faire massivement le pari de la confiance. Nous retombons encore sur ce principe : si nous prenons les gens pour des adultes, ils se comporteront comme des adultes.

– Et si, comme aujourd’hui, nous les prenons pour des enfants … sourit Mustier.

Alors Lefebvre, manifestement rassuré, demande :

– Très bien Messieurs. Mais si nous prônons la déspécialisation, l’acquisition de nouvelles compétences, peut-être devrions-nous aussi nous astreindre à cette discipline pour montrer l’exemple non ? Comment vais-je m’assurer de bien gérer ce nouveau territoire ouvert ?

– Et moi le développement ? ajoute Moustier

– Et moi l’exploitation ? enchaîne Béranchon

– J’ai une proposition : faisons simplement équipe comme nous le suggérons aux troupes. Réorganisons nos quatre bureaux en un grand espace ouvert où nous travaillerons ensemble. Gardons deux salles fermées pour les entretiens privés. Cela nous aidera à sortir de nos cases de directeurs spécialistes, et à incarner à la place un directoire focalisé sur l’optimum global !

– Et si nous écrivions un manifeste, lance Moustier ?

*

Pour une informatique conviviale

  • Garantir la sécurité de l’emploi pour exiger l’amélioration continue
  • Privilégier les équipes produit autonomes, responsables du fonctionnement et de l’évolution de leur système
  • Evoluer en cycles courts
  • Contrôler a posteriori plus qu’a priori : les standards émergent des meilleures pratiques
  • Valoriser les postes de contremaîtres (les opérationnels pluri-compétents), au même niveau que les gestionnaires
  • Favoriser les rencontres et l’enrichissement des compétences : animer des communautés de savoir-faire (standards) en plus des équipes produit pluridisciplinaires

-> Chapitre 8

Il arrive que le bon sens soit la chose du monde la plus, sinon partagée,
du moins partageable.

André Glucksmann (parodiant Descartes)
Marrakech, 20 avril 2008

À peine une heure que l’on traine dans ce souk et je sens Martine prête à y passer le reste des vacances. Impossible de suggérer un repli sur l’hôtel sans passer définitivement pour l’ours casanier misanthrope et lunaire que je suis peut-être en fait. J’ai du mal à supporter les critiques de ma femme sur ce penchant solitaire de ma personnalité. En fait, je rêve d’un whisky glace au bord de la piscine du quatre étoiles, ce qui est encore plus inavouable. Heureusement, au sortir d’une ruelle, une planche de salut s’offre enfin à moi. « Zagora MicroCrédit – Bureau Central » indique une enseigne sur le porche d’une petite bâtisse, plutôt coquette et propre par rapport à la moyenne environnante.

– Regarde Martine, la Générale à ses débuts !

Pour en avoir déjà discuté avec elle, ma femme connaît le principe du microcrédit, c’est-à-dire le prêt de petites sommes à des populations pauvres, et elle veut bien se montrer sensible à ma boutade.

– Ecoute, je suis un peu à plat là, et j’aimerais bien aller bavarder avec ces gens. Qui sait, j’aurai peut-être enfin une histoire intéressante à raconter au Comité Exécutif ! Vu l’accueil dont on a bénéficié jusqu’ici, je suis sûr qu’ils m’accorderont un peu de leur temps. Pourquoi ne continues-tu pas ta visite du souk sans te traîner un bulldog rétif à tout achat d’artisanat local ? On pourrait se retrouver à l’hôtel vers 18h-18h30. Qu’en dis-tu ?

– Très bien, bonne idée, c’est vrai que j’avais un peu l’impression de tirer sur la laisse depuis un moment. Va ! m’ordonne-t-elle avec bienveillance.

En entrant dans les bureaux de Zagora, je me surprends à penser que même si, dans le pire des cas, personne ne daigne me parler, ce ne sera pas un mais deux whiskies auxquels j’aurai droit à l’hôtel… Mais l’existence est un chemin toujours plein de surprises, et ce soir-là j’en boirai bien plus, mais pour d’autres raisons…

Une jeune femme enveloppée d’un foulard laissant son visage dégagé me demande aimablement :

– Bonjour, puis-je faire quelque chose pour vous ?

Je me présente et lui demande si un responsable peut m’accorder quelques minutes pour un entretien informel sur la manière dont fonctionne la société. Tout sourire, elle me propose un fauteuil et m’indique qu’elle va voir si Monsieur le Directeur peut se rendre disponible. Trente secondes plus tard, la voilà de retour accompagnée d’un homme élégant et tout aussi accueillant, de type arabe (ou peut-être berbère ?), la quarantaine. L’homme me tend la main gaiement en se présentant :

– Omar Al-Sawi, Directeur Général de la Zagora Bank, enchanté de vous rencontrer. Voulez-vous prendre un thé dans mon bureau ?

J’accepte volontiers et embraye rapidement sur le but de ma visite : la Générale, le Système Informatique, mes problèmes de rigidité et de coûts, et ma curiosité d’apprendre comment eux, ici, se débrouillent avec leurs ordinateurs.

Une autre jeune femme interrompt la conversation pour déposer à notre attention un plateau composé de deux petits verres peints, une théière, un bouquet de menthe, et ce qui semble être de gros blocs de sucre. Elle repart aussitôt, sans nous servir. Pendant qu’il opère de savantes manipulations entre la théière et son verre, puis du verre à la théière, et ce plusieurs fois de suite (décidément c’est vraiment le pays des salamalecs, pourquoi ne mélangent-ils pas simplement avec une cuiller ?), Omar opine de la tête, mais je me demande s’il écoute et s’intéresse à ce que je lui explique. Pour achever de m’inquiéter, il reprend la conversation en me tendant mon verre avec un air malicieux :

– Vous savez le thé, ici, c’est le Whisky berbère !

Omar ne semble pas féru de mathématiques et de systèmes organisationnels, mais apparemment il comprend les hommes, car son regard à cet instant signifie clairement : « Je vois bien que tu aurais espéré mieux, Sidi, mais c’est tout ce que j’ai pour toi ici ». Puis il enchaîne :

– Votre organisation est impressionnante. Zagora n’a qu’une cinquantaine d’agences et quelques cinq cents employés. En gros, nous avons la taille d’un centième de vos opérations de banque de détail en France.

– … (Il compte plus vite que je ne le pensais le bougre)

– Nous n’avons pas d’informaticiens spécialisés comme dans votre division. Il y a quelques personnes qui connaissent bien le système mais il est géré par une société informatique de Casablanca, Octopus Micro Finance. En 2006, au moment où nous étions aux limites de notre ancien système – des feuilles Excel et du papier – mon président m’a fait rencontrer un représentant du logiciel, un Français, comme vous. A l’époque j’étais rétif à l’idée de migrer vers une chose que je ne maîtrisais pas totalement, comme notre système Excel artisanal. J’avais d’ailleurs proposé de sécuriser nos opérations avec des contrôleurs de données, une dizaine aurait fait l’affaire, plutôt que de tout changer radicalement.

Il se souvient de cette joute verbale mémorable qu’ils ont eue tous les trois, et me la restitue comme s’il y était :

– Si votre système ne diminue pas nos coûts, nos risques, ou nos délais, alors il ne se justifie pas. A un euro de l’heure l’agent de maîtrise, dix contrôleurs n’amputeront pas vraiment nos résultats et viendront certainement contenir les risques d’erreurs de saisie, de fraudes ou autres entorses aux procédures en vigueur que nous générons aujourd’hui. Au final, même si vous vous alignez sur un coût de 300 jours * 8h * 10 personnes, soit 24 000€ par an, votre système ne peut nous aider que si posséder une information juste plus vite a un intérêt vital, ce que je ne ressens pas à ce jour.

Le président :

– J’aimerais préciser notre vision de l’impact sur les coûts et de l’impact sur le temps. Je veux bien croire que dix personnes peuvent garantir la qualité de nos informations aujourd’hui, mais qu’en sera-t-il demain, quand le nombre de nos clients aura doublé ou décuplé comme je l’espère ? Ces frais vont augmenter linéairement avec le nombre de contrats, alors qu’ils auraient une progression bien plus faible avec des automatismes.

– C’est l’intérêt premier des systèmes informatiques, ajouta le consultant.

– Par ailleurs, le temps a une bien plus grande importance que vous ne semblez l’estimer, Omar. Un contrôle a posteriori permet de corriger 80% ou même 98% des encaissements/décaissements erronés, des doublons/manques d’informations, ou encore des erreurs de synthèse. Mais la durée de vie de ces anomalies jusqu’à leur détection et leur correction a également un impact sur le facteur coût/risque/temps – ou facteur CRT – des opérations. Clients et partenaires contrariés, mauvais payeurs oubliés, synthèses d’activité erronées sont autant de coûts et de risques induits, lesquels génèrent une perte de confiance dans l’information, elle-même extrêmement délétère et pouvant entraîner toutes les opérations dans le chaos et la méfiance. Du reste les bailleurs de fonds occidentaux l’ont bien compris puisqu’ils exigent que nous mettions en place un système d’information pour accorder leurs financements. Et sans financement, Zagora ne peut se développer…

Plutôt que de nous matraquer l’imposante liste de ses fonctionnalités ou invoquer la beauté de ses écrans, le consultant Octopus poursuivit dans la ligne de nos propos :

– Cet impact sur les coûts, les risques et les délais n’est pas tout. Ce modèle est certes utile, mais il vous pousse à observer votre organisation telle qu’elle est aujourd’hui, sans imaginer ce qu’elle pourrait être si elle repoussait les limites qui l’empêchent d’atteindre le plus efficacement son but. Vos plaquettes commerciales indiquent « Notre mission : maximiser l’impact social auprès des plus démunis », mais êtes-vous sûr que l’on ne peut pas augmenter massivement cet impact à coûts et risques constants ? En somme s’intéresser au numérateur plus qu’au dénominateur.

Le président réfléchit et enchaîna :

– Augmenter l’impact social, cela signifie accroître le nombre de foyers pauvres qui augmentent leur confort et leur liberté grâce à l’action de Zagora. Nous mesurons cet impact avec une norme internationale, le Progress out of Poverty Index ou PPI. Ainsi chaque année le nombre de nos clients multiplié par l’évolution de leur PPI mesure assez bien l’atteinte de nos objectifs. Le PPI augmente plus vite quand nous aidons les plus pauvres. Si nous parvenions, par exemple, à atteindre plus de clients très pauvres dans les villages reculés, nous réussirions bien mieux dans notre mission.

– Mais vous savez très bien que ce n’est pas rentable ! m’emportai-je face au Président. Le temps pour atteindre ces villages reculés à plus de cinquante kilomètres de nos bases induit des coûts insoutenables, cela pourrait nous mener à la faillite !

Le consultant intervint :

– N’est-ce pas là un conflit structurel de votre organisation ? Ne pas aller au-delà de 50 km semble être une règle implicite qui préserve votre rentabilité, mais qui vous éloigne finalement de votre but. Cette règle historique repose sur une hypothèse : vos chargés de crédit doivent se rendre sur place en 4*4 une dizaine de fois dans la vie d’un contrat de crédit standard. Mais quid s’ils ne devaient s’y rendre que deux fois, au début et à la fin, et si des partenaires de confiance comme des épiceries ou des chefs de village se chargeaient des encaissements courants ?

– C’est intéressant, mais il y a fort à parier qu’avec leurs bloc-notes ils ne puissent éviter 1 à 2% d’erreurs dans la collecte des paiements client : Mr Mekdines plutôt que Mr Mekdenes, contrat N°1515111 plutôt que N°1511115. Toutes ces erreurs corrigées a posteriori auront l’effet désastreux que nous évoquions tout à l’heure.

– Oui, mais ne peuvent-ils pas confirmer les remboursements avec un système simple sur leur téléphone mobile ? suggéra le consultant. Connecté à votre système, cela garantirait le contrôle a priori et empêcherait les erreurs … quant au cash lui-même, vous pourriez le collecter au rythme de vos besoins en trésorerie …

Probablement enhardi par les trois verres de whisky berbère, Omar poursuit :

– L’argument était de taille. En quelques minutes, l’informatique passait dans mon esprit du statut d’outil de productivité destiné à diminuer les coûts et les risques, à celui de créateur de valeur. Mon regard croisa celui du Président et, sur un simple signe, nous décidâmes de tenter le coup. Pendant quelques mois, la mise en place fût délicate. Car pour tirer parti du logiciel, il a fallu changer nos habitudes et passer du contrôle a posteriori par des spécialistes à un contrôle « au plus tôt au plus près » par chaque personne concernée par l’information, y compris nos partenaires. Mais au final toutes les promesses ont été tenues ! Et savez-vous pourquoi ?

– Non, me surpris-je à marmonner, encore absorbé par les modèles que développe brillamment mon hôte : pilotage classique par le triptyque coût/risques/temps (coûts/qualité/délais quoi), et maintenant pilotage par la valeur.

– Parce que la communauté Octopus s’applique à elle-même la théorie du facteur limitant et de l’amélioration continue (ou Théorie des Contraintes je crois), et pas uniquement dans son argumentaire de vente. Son but est de maximiser le nombre de banques utilisatrices comme nous. Pour cela ils doivent produire en permanence des fonctionnalités comme celle des partenaires « Mobile Banking ». Leur but passe donc par la maximisation du débit de nouvelles fonctionnalités sans perturbation de l’existant. Quant à leur principal risque, c’est précisément l’abus de demandes injustifiées qui viendraient complexifier inutilement le système, le rendant coûteux et difficilement adaptable. C’est pourquoi une évolution du logiciel est toujours justifiée par un impact sur une limite ou sur le facteur CRT des opérations bancaires.
Je parviens finalement à articuler un :

– Oui, mais cet impact dépend du contexte ou de la stratégie de la micro-banque, non ?

– Vous avez raison. Par exemple, si l’on peut encaisser des clients via des partenaires, cela n’a d’intérêt que si vous décidez de démultiplier vos opérations dans un tel réseau de confiance. Si cela ne correspond pas à vos procédés, cela n’a aucun impact CRT. De la même manière, si le but de telle Institution de Micro Finance est la rentabilité sous contrainte d’impact social, son Système d’Information ne convergera pas vers les mêmes fonctionnalités que celui de telle autre dont le but est, à l’opposé, l’impact social sous contrainte de rentabilité. Octopus a conforté notre stratégie – en fait je soupçonne le Président de les avoir utilisés à dessein –. Il sert en priorité les organisations dont le but est de maximiser l’impact social de leur action. Cela les éloigne probablement de certains clients, mais en revanche leur permet de véhiculer les pratiques les plus efficaces au regard de ce but dans le monde entier. Vous savez, Zagora est fière d’avoir initialisé dans Octopus le concept de partenaire relais… Un but clair, une réflexion régulière sur nos limites, et l’amélioration constante du coût, des risques, et du temps de nos opérations, voilà désormais notre stratégie et notre tactique !

Je suis heureux, pensif, et réponds, poussif :

– Si je comprends bien, votre prestataire informatique vous fournit un système adaptable, mais focalisé sur un but précis de l’organisation. Il n’accepte pas toutes les demandes de ses utilisateurs ?!

– Non. Pire, ils organisent chaque année une solderie en proposant la suppression des fonctionnalités jugées obsolètes par la communauté des utilisateurs & contributeurs !

– Serait-ce trop vous demander de me parler de vos coûts, Omar ?

– Non, bien entendu ! Pour garantir le fonctionnement courant de tout le système, hors postes de travail et réseau, ainsi que toutes les évolutions que nous demandons ou dont nous bénéficions automatiquement chaque année, le prestataire Octopus nous facture 2% de notre chiffre d’affaires.

– Pourquoi 2% ? (aïe aïe aïe, j’en tape plus de dix pour le même service !)

– Quand nous avons démarré, nous avions un ordinateur, un tableur piraté, et une personne à plein temps pour gérer l’information de nos 500 000€ de crédits qui généraient environ 100 000€ de chiffres d’affaires. A ce moment-là, 2 400€ de salaire dépassaient déjà 2% du CA. Nous avons considéré qu’un fournisseur qui nous garantissait d’aligner ses revenus sur les nôtres en nous accompagnant dans l’amélioration continue de nos opérations méritait 2% de notre chiffre d’affaires, somme que nous avions originellement consentie à payer pour un service moindre.

– Mais votre chiffre d’affaires est étroitement lié au nombre de contrats, vous acceptez dans ces conditions ce que votre président refusait : des frais de gestion qui augmentent linéairement avec le volume de contrats ?

– En fait non, mon ami. Un autre phénomène se combine à cette augmentation des volumes : plus la compétition augmente et plus le marché se structure, plus les contrats se complexifient, s’enrichissent, souvent au bénéfice des clients qui profitent ainsi d’un service de plus en plus transparent et régulé. Là où dix opérations étaient nécessaires pour couvrir la vente et l’exécution d’un contrat il y a deux ans, il en faut aujourd’hui le double ! La formule du président doit effectivement être précisée : les frais de tenue manuelle de l’information augmentent bien avec le nombre de contrats, mais multipliés par deux tous les deux ans, du fait de la croissance et de la compétition ! Enfin, n’oubliez pas l’impact sur le numérateur – le « débit d’impact social » – qu’a désormais notre système d’information. A la lumière de ces chiffres, notre contrat informatique nous semble donc aujourd’hui extrêmement avantageux…

*

– … Ce phénomène de complexification sous la poussée de la compétition et de la régulation, on le retrouve dans l’industrie avec le nombre de pièces nécessaires pour construire un véhicule, ou encore dans la distribution, avec le nombre de références dans un rayon. Finalement, le plus important dans cette histoire est la nécessaire polarisation vers un but plus global qui transcende nos divisions. Notre Système d’Information est aujourd’hui le reflet de notre organisation, mais aussi de son histoire, avec ses conflits d’intérêt, ses conquêtes par l’innovation, ses baronnies fortifiées ; c’est une usine à gaz ! La DSI doit travailler à rendre l’informatique plus adaptable et elle s’y emploie déjà, mais cela n’est pas suffisant si l’on n’arrive pas à orienter l’entreprise vers un but plus clair qui mette d’accord plus de gens. Focaliser les individus sur une vision unifie leurs choix quotidiens, et donc simplifie un Système qui reflète structurellement la somme de ces choix… Aujourd’hui, je vous permets de faire plus de la même chose, je permets au Back-Office de traiter plus d’erreurs en provenance des Front !

Un long silence s’installe. J’attends patiemment de croiser le regard fixe de Sibylle Barrière-Johannel, notre Directrice Financière. Sibylle a beaucoup de défauts – arrogance, agressivité, mépris – mais elle a une qualité, elle sait instantanément valoriser une idée : si elle vient d’un niveau hiérarchique supérieur, elle est juste, si elle vient d’un niveau égal ou inférieur, elle est mauvaise.

– Mon cher Paul…Êtes-vous en train de nous demander de faire passer votre voyage au Maroc en note de frais au vu de la formidable valeur qu’il est censé apporter à notre groupe ?
Toute la gent masculine sort de sa torpeur pour s’esclaffer lourdement. Je la laisse poursuivre.

– Vous prétendez que l’on peut comparer une des plus grandes banques de la zone Euro à un minuscule établissement d’un quartier paumé de Marrakech ?

– Mon histoire n’était là que pour illustrer un élément fondamental à côté duquel nous sommes passés durant toutes ces années. Je suis désolé de voir qu’il vous a échappé, ma chère Sibylle. Il ne s’agit évidemment pas de comparer les deux institutions. Je répète : le point le plus important de cette histoire est la nécessaire polarisation vers un but plus global qui transcende nos divisions. La DSI est le terminus des demandes souvent contradictoires de vos différents services. J’informatise le Back-Office pour lui permettre de traiter plus d’erreurs venant du Front ! Un optimum plus global que la somme des intérêts locaux doit guider l’informatique. Cette vérité est-elle propre aux commerçants de Marrakech ? Propre à une banque de petite taille ? Je ne pense pas. Je pense qu’il s’agit uniquement de bon sens. Et le bon sens, est-ce vraiment une question d’échelle ?

Henri de Montleau resté longtemps songeur prend finalement la parole :

– Votre exposé est extrêmement juste et utile, Paul.

– Comme quoi, il était temps que vous preniez des vacances ! ne peut s’empêcher de renchérir Pichot, le Directeur Commercial.

Pour une fois, j’apprécie une de ses vannes. D’habitude, c’est plutôt le genre « eh Paul, au fait, le réseau a marché hier après-midi … ». Enfin un Comex où je ne suis pas LA contrainte, LE maillon faible et coûteux, LE grain de sable dans les rouages !

Montleau reprend :

– Paul, continuez à travailler sur le caractère adaptable de l’informatique, oubliez cette histoire de réduction de coûts. Pour le reste, nous allons organiser un groupe de réflexion composé de directeurs sur le but de la Générale. J’en prendrai personnellement la direction. Tout le monde me suit ?

-> Chapitre 7

« Les règlements sont faits pour les soldats et non pour les guerriers ; la bataille se rit du code, elle en exige un nouveau, innové par elle et pour elle et qui disparaît dès qu’elle est terminée. »
Napoléon Bonaparte

Le Guinness des records devrait enregistrer ce week-end comme le plus pénible de ma vie. Il n’est que 8h05 quand j’arrive à mon bureau et pourtant je suis déjà en retard, Kasperski m’attend tranquillement, la mine affable, assis devant mon bureau. La paire de Samsonite sous mes yeux et mon allure abattue doivent lui inspirer de la pitié voire de la sympathie, pensé-je en m’affalant sur ma chaise.

– Kasperski, ce week-end dans la sueur et le cambouis a achevé de me convaincre de changer certaines choses. Je souhaite tenter une expérimentation qui incarnerait notre nouvelle devise, « maximiser le débit de demandes mises en production, sous contrainte de coûts, de risques et d’intégration ». J’hésite entre plusieurs possibilités …

– Quel horizon vous donnez-vous pour atteindre vos premiers résultats ?

– Disons trois mois maximum.

– Vous êtes conscients que dans ces délais, il faut monter une équipe ad hoc et contourner le processus standard de la DSI : pré-étude, décision d’investissement, planification, cahier des charges … Sachez qu’un projet vide, c’est déjà cent vingt jours hommes et trois mois de délai.

– Vous m’avez déjà servi ce discours sur les limites à l’innovation imposées par nos diverses règlementations, Kasperski. Je suis peut-être inculte, mais pas totalement idiot. Oui, nous trouverons bien un « bocal » pour isoler une petite équipe des usages de la DSI. Reste à composer la biosphère en trouvant le qui et le quoi

– Bien. A l’issue des trois mois, en imaginant que vous soyez à même d’exposer de bons résultats, quelles personnes souhaiteriez-vous convaincre qu’il s’agit d’une méthode à généraliser progressivement ?

– Typiquement mes directeurs de département et, hors de mon périmètre, les représentants des utilisateurs qui sont nos donneurs d’ordre. Ce sont les deux catégories de responsables qui pourront impulser des changements à leurs troupes.

– En quoi un succès local, obligatoirement moins complexe que ce qu’ils gèrent au quotidien, pourrait-il constituer une référence à leurs yeux ?

– En effet, il y a un risque non nul de s’exposer aux « oui mais c’était un projet facile », « oui, mais ils n’ont pas à gérer tout l’existant, eux », « oui, mais ils n’ont pas dû se farcir la sécurité » …

– Comment pourrait-on atténuer ce risque selon vous ?

– En s’imposant le même genre de contraintes qu’eux, mais cela sera difficile dans un simple bocal …

– Ne peut-on trouver un moyen de répliquer des contraintes dans le bocal ?

– On pourrait, en réutilisant le même objet qu’un projet déjà en cours … un projet qui aurait appliqué des recettes diamétralement opposées …Attendez. Bon sang, mais c’est bien sûr, le Global CRM[1] ! Ah ah ! Cinq ans que ça dure, deux ans sans livraison, des collaborateurs désabusés, des fournisseurs qui se servent sur la bête, des utilisateurs qui baissent les bras … Je devrais en pleurer, mais au moins on peut considérer que l’on tient notre quoi, et sans doute aussi notre qui !

– Parfait. Comment allez-vous procéder ?

– Ecoutez, je vais envoyer une convocation ciblée, retrouvez-nous à 14h ici-même.

Jean-Pierre est l’ancien adjoint du directeur de programme Global CRM. Il a démissionné du poste en claquant la porte il y a deux ans. Il a tout de suite répondu à mon invitation à déjeuner et nous nous retrouvons à la cafétéria :

– Comment allez-vous Paul ? Cela fait un bail !

– Très bien, merci. J’ai décidé de me lancer dans de grands changements pour m’arracher à la morosité du quotidien. Voyez d’ailleurs mon plateau repas : impasse sur les frites, un fruit en dessert, pas de vin. Vous devez vous demander s’il s’agit bien du Paul que vous connaissiez !

– Nul doute qu’il n’en existe qu’un ! Je vous sens surtout d’humeur chafouine, vous n’auriez pas une proposition indécente à me faire par hasard ?

– Peut-être, peut-être. Mais parlons d’abord de votre expérience sur Global CRM. J’en suis resté à votre démission fracassante pour cause de « divergences d’opinion » avec la direction du programme.

– Mauvais souvenir. Je me suis battu pendant trois ans pour faire accoucher ce projet d’un minimum de fonctionnalités, le mythe du grand soir a été le plus fort. A la fin j’étais seul contre tous : l’éditeur, les conseillers, l’intégrateur. Je n’avais plus aucun allié ; il fallait réaliser un logiciel qui adresse la vente, l’avant-vente, l’après-vente, à la carte, massive, pour les gros clients, les petits clients, pour tous les produits et dans toutes les régions ! Quand le directeur a imposé une extension à l’international, cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase !

– Je vois que la plaie est encore vive…

– Cela a été très difficile. Je n’aurais jamais pensé que défendre par le bon sens les intérêts de la Générale allait à ce point m’ostraciser ! Souvent, j’avais l’impression que les moyens s’étaient substitués aux fins. L’objectif n’était plus d’aider les banquiers à servir leurs clients, l’objectif était de conserver notre gros véhicule projet, lancé à toute allure sur des murs qu’il traversait intact grâce à de savants solos de guitare exécutés lors des comités de pilotage clés…

Fascinant. Son ressentiment sera à la fois un moteur (l’avantage rage), et un inconvénient pour ce que je vais lui proposer. Il ne pourra pas s’empêcher de positionner de manière évidente l’initiative pilote contre l’énorme programme, toujours bien en orbite.

*

Cela dit je m’en veux de ne pas l’avoir défendu davantage à l’époque. Je dois lui redonner sa chance :

– Ecoutez Jean-Pierre, je me rends compte que nous tous, comme vous l’avez été, sommes victimes du tropisme bureaucratique des organisations ! Les normes servent le « plus de normes » et pas la cohésion du SI, les achats servent le « plus d’achats » et pas le rapport qualité/prix de nos produits, les représentants utilisateurs servent le « plus de cahier des charges » et pas la mise en production de fonctionnalités, et j’en passe.

– Oui, j’en ai au moins profité pour m’instruire : ce phénomène est connu sous le nom de loi de Parkinson, du nom de son auteur, qui l’a publiée dans les années 50 ! Il démontre que, compte tenu du fait qu’un gestionnaire souhaite d’abord multiplier ses subordonnés, pas ses rivaux, et que les gestionnaires se créent du travail entre eux, le total des emplois dans une bureaucratie croit de 5 à 7% par an, indépendamment de toute variation dans la quantité de travail à réaliser…

– Désolant ! Mais j’ai décidé de créer une opportunité, de démontrer que l’on peut réussir différemment. Je vous propose la direction d’un projet pilote dont le principe est de livrer en continu des demandes utilisateurs, avec l’objectif de constituer un précédent, une sorte de jurisprudence, pour le fonctionnement de la DSI.

– Rien que ça ! Mais c’est trop tard Paul, comme vous le savez, j’ai fui la DSI et j’ai trouvé un job tranquille au Marketing. Assez des batailles perdues d’avance, mes années Don Quichotte sont désormais derrière moi.

– Un moment, Jean-Pierre. OK, je vous promets surtout du sang, de la sueur et des larmes, mais l’expérimentation ne durera que trois mois, et sera directement supportée par moi. La gloire est au bout du chemin si nous y arrivons ! Je ne peux pas croire qu’un homme comme vous se satisfasse d’un boulot de technocrate !

– Elle est un peu grosse votre ficelle Paul… pffff, et qu’est-ce qui vous fait penser que je ne me sens plus utile ou que je m’ennuie ?

– Votre œil n’a brillé qu’un seul instant depuis tout à l’heure, quand j’ai prononcé le mot « projet pilote ». On ne se refait pas, Jean-Pierre…

– Vous avez peut-être raison Paul. Mais je dois réfléchir, je vous donnerai une réponse dans quelques jours.

– Je n’ai pas tout ce temps, nous démarrons demain en fait.

– Comment ça, il faut quand même que je prévienne et que je m’organise !

– C’est tout vu, je vais appeler votre patron ; il me doit un service. Quant à vos collègues, je ne vous interdirai pas de les revoir de temps en temps. Merci de votre aide Jean-Pierre.

Et d’un. Quant à mon deuxième barbare, je viens de passer le week-end avec lui. Il devrait être moins difficile à convaincre…
Un frisson de plaisir m’envahit, sensation que je n’avais plus éprouvée depuis de lointaines batailles, images fugaces, instant proustien.

*

Il est 14h30 dans mon bureau. Jérôme s’est installé sans la moindre résistance dans la fonction de responsable technique du projet, le week-end a eu au moins cela de positif. Jean-Pierre laisse libre cours à son cynisme quand il évoque GlobalCRM (« vous savez, depuis qu’on a mis en production le lot 1, on ne vend pas moins »). Kasperski est en retrait comme d’habitude. L’ambiance est chaleureuse, mais je dois maintenant mobiliser l’équipe sur l’action :

– Chers amis, pour livrer en continu, il nous faut imaginer un flux de demandes dont chacune pourrait être saluée par des « merci ! » ou des « enfin ! ».

Les visages restent interloqués, je poursuis :

– Personnellement j’ai souvent entendu les agences me demander de faciliter des opérations de transformation récurrentes : joindre deux comptes en cas de mariage, les diviser en cas de divorce, modifier le statut d’une micro-entreprise en Société Anonyme, etc.

– Intéressant, poursuit Jean-Pierre. Moi, j’ai observé qu’énormément de temps du personnel en agence était consacré à la recherche de références, qu’il s’agisse d’information clients, produits, employés, statistiques, ou de modèles de document, en vue d’effectuer une autre opération. Par exemple, pour proposer une Assurance-Vie, il faudra retrouver la référence du compte courant du client, et pouvoir répondre à sa question sur le rendement moyen constaté de ce produit. Un système de recherche unifiée « à la Google » pourrait peut-être s’avérer utile.

– Oui, mais il faudra prévoir la sécurité pour ne pas permettre à tout le monde d’accéder à tout, et imaginer un outil générique qui permette de collecter toutes les données dans les différents systèmes source, ajouté-je.

– OK, et on peut tout de suite anticiper une connexion au portail interne et prévoir un fonctionnement dégradé en mode nomade poursuit Jérôme.

Jean-Pierre l’interrompt et s’adresse directement à moi en élevant sensiblement le niveau des décibels :

– Ah non, cela ne va pas recommencer ! Je suis venu ici pour de l’action ! Je croyais que l’on devait changer de méthode, on n’est pas supposé travailler sur des plans mais sur de la livraison en continu !

– Bien sûr Jean-Pierre! Mais pour livrer en continu, il faut pouvoir modifier le logiciel aujourd’hui comme demain. On ne peut s’exonérer de prévoir un minimum les besoins futurs, et s’accorder sur des plans permet de minimiser le coût des évolutions futures, non !?

A ce moment-là, Kasperski tente de calmer le jeu :

– Ecoutez, je pense que nous avons tous le même objectif de « livrer en continu », mais nous entrevoyons toutes sortes de solutions pour y parvenir. Je vais tenter une reformulation des idées que vous avez émises.
Il prend un feutre et dessine promptement au tableau :

Le silence se fait et il commente son schéma :

– Chaque relation de droite à gauche décrit une condition nécessaire, fondée sur une hypothèse, un modèle mental. Pour livrer en continu, il est nécessaire de modifier le logiciel maintenant comme demain (les besoins). Pour Jean-Pierre, livrer vite nécessite donc de coder au plus tôt, sans plans détaillés chronophages (le pré-requis).

– Exactement, pour moi ce qui est important c’est l’équipe plus que les plans, ajoute Jean-Pierre.

– Pour Paul, il faut produire des plans qui permettent d’éviter les gros changements qui seront chronophages plus tard. La Théorie des Contraintes[2] de Elyahu Goldratt nous enseigne que dans ce type de conflit, l’une des hypothèses sous-jacentes à ces relations « est nécessaire à » est forcément fausse. Laquelle d’après vous ?

– Jérôme saisit la balle au bond : je ne connais pas cette théorie des forces contraires machin, mais je suis convaincu qu’il existe des techniques de programmation qui rendent le changement peu coûteux.

– Lesquelles ? dis-je en l’interrompant.

– Par exemple la technique qui consiste à coder autant de programmes de tests que de programmes tout court. Lorsque survient un changement qui nécessite de remanier le code, les tests automatiques permettent de garantir que ce qui marchait avant marche encore. C’est un harnais de sécurité puissant pour se lancer dans des modifications profondes en toute sécurité. A l’inverse, les anticipations planificatrices que j’ai pu voir à l’œuvre ont toutes invariablement échoué à prévoir l’imprévisible. La seule certitude, c’est que lorsque le besoin est là, il faudra livrer vite ! Je milite donc clairement pour la première hypothèse !

Pendant ce temps, Kasperski note au tableau :


Devant l’assentiment général déclenché par la tirade de Jérôme, je conclus l’échange façon grand seigneur :

– Très bien, vous m’avez convaincu. Il faut donc chercher le plus petit truc qui pourrait créer de la valeur pour les utilisateurs, puis répéter cette démarche jusqu’à obtenir un ensemble utile.

– Avoir les moyens de réaliser vite pour pouvoir décider tard … songe tout haut Jean-Pierre. J’imagine l’angoisse pour la plupart des managers frileux du SI, qui tentent de se rassurer avec des plans ultra-précis !

Kasperski l’interrompt :

– Essayez d’avoir plus de compassion que de mépris pour les gens différents de vous, Jean-Pierre, et vous découvrirez peut-être une vertu derrière ce qui ne semble être qu’un défaut.

Puis il poursuit, comme si de rien n’était :

– Devant le succès de cette première réflexion issue de la TOC, je vous en propose une autre. Il s’agit de tester la pertinence d’une innovation, et donc de tester votre idée de base. Il suffit de répondre aux trois questions suivantes :

  1. Quelle est sa force, qu’apporte-t-elle de nouveau ?
  2. Pour une entreprise qui souhaite la mettre en place, quelle limitation à ses performances permet-elle de lever ?
  3. Et enfin, quelles sont les règles, tacites ou explicites, qui permettent à cette entreprise de vivre avec cette limitation et qu’il faudra remettre en cause pour tirer parti de l’innovation ?

Jérôme est le plus prompt à réagir :

– Quelle est sa force, qu’apporte-t-elle de nouveau ? Il s’agit de permettre de rechercher un client, un contrat, un produit, un employé ou une statistique en une seule opération.

Jean-Pierre enchaine :

– Pour la Générale, en quoi cela conduit-il à faire contrepoids à la limitation de ses performances ? La recherche de références représente empiriquement de 10 à 30% du temps de nos dizaines de milliers d’agents, en back-office ou au contact du client. On pense pouvoir diminuer de moitié ce ratio avec un tel système.

Je conclus :

– Quelles sont les règles, tacites ou explicites, qui font que la Générale a pris l’habitude de vivre avec cette limitation ? Je vais vous dire ce que j’en pense : l’organisation en silos spécialisés bien sûr ! Pour toutes les réponses que pourrait rendre un seul moteur de recherche transverse, il existe aujourd’hui un spécialiste par catégorie : le centre d’expertise crédit pourra vous renseigner sur tous les prêts possibles, mais il ne connaît rien aux contrats d’épargne ; du reste la sécurité lui interdit de les consulter !

L’équipe s’observe tranquillement. Le but est désormais clair et partagé. Inutile d’en rajouter, la complicité s’est substituée au traditionnel contrat. Quant aux autres traditions de la Générale, chacun a pleinement conscience de ce qui est en train de se jouer : les règles du projet informatique sont enfreintes avec ma protection, mais bientôt nos travaux impacteront des règles de cloisonnement bien plus profondes … Les regards font penser à ceux de guerriers avant la bataille, à la fois enivrés et graves.

*

Il est 9h quand Jérôme rejoint la grande salle que l’on a réservée au projet. Pour une fois, tous les acteurs sont réunis dans un même lieu. Une jeune femme est là, elle fait part de son expérience avec beaucoup d’énergie et produit quelques schémas au tableau. Autour d’elle, Jean-Pierre et deux programmeurs sont assis et l’écoutent attentivement. L’ambiance semble détendue.

Après son départ, Kasperski commente :

– Dans ce qui vient d’être dit par notre amie chef d’agence, qu’est-ce qui d’après vous est le plus important pour elle ?

– Son bonus à la fin du mois ! répond un programmeur.

– Très drôle, poursuit Jean-Pierre. J’ai l’impression qu’elle nous a raconté une seule et unique histoire finalement : celle d’un salarié de la Générale, qu’il soit conseiller en agence ou expert en back-office, incapable de fournir une réponse à un client.

– Oui, dès lors que la question sort de son champ direct d’expertise, précise l’autre programmeur.

– Quel est le système qui permettrait de lever cette limitation ? demande Kasperski.

– Ben on l’a déjà dit : un moteur de recherche.

– On ne va tout de même pas indexer toute la Générale de Banque aveuglément. Qu’est-ce qui, de manière sûre, résout déjà un problème concret dans ce contexte global ? interroge Jean-Pierre.

– Ah oui, ça me revient, avance Jérôme. Le coup du conseiller en agence qui se fait insulter parce qu’incapable de connaître le détail des contrats issus de partenaires de la Générale : l’assurance du prêt ou le crédit à la consommation par exemple.

– Voila un bon point de départ, commençons donc par construire cette fonctionnalité, sans rien d’autre, propose Jean-Pierre.

– Mais, et la personnalisation par profil, l’intégration au portail d’entreprise, la sécurité ? gémit un programmeur.

– Si nous fournissons juste un système basique, tout seul, que dira la chef d’agence ? poursuit Jean-Pierre.

– Probablement « merci », enfin j’espère.

– Alors produisons déjà ça. Il sera toujours temps après d’ajouter ce que les utilisateurs nous suggéreront.

Jérôme intervient alors :

– Avant de procéder à la division habituelle des tâches, je propose d’adopter la méthode suivante : découper le logiciel en petites fonctionnalités comme « collecter les données d’assurance », « présenter un écran de recherche », « présenter un écran de résultat pour les crédits-conso » …

– Qu’est-ce qui est nouveau là-dedans ? demande un programmeur.

– Pour chacune de ces « histoires », nous avons coutume de détailler dans des modèles ce que signifie « présenter un écran de résultat ». Or souvent ces modèles ne permettent pas de traduire toute la subtilité, la complexité de la demande. Je vous propose donc de les étayer par des tests dans des cas concrets.

– Comme par exemple « étant donné un client avec un contrat X, le moteur de recherche devra donner le montant souscrit… » ?

– Plus précisément encore. Il faut être concret jusqu’au bout : « étant donné le client Martin, 27 ans, avec un contrat d’assurance crédit à 0,5% sur un montant de crédit de 300 000€, le moteur de recherche devra afficher 1 500€ ».

– Ah !

– Et ce n’est pas tout. Je voudrais écrire ces tests avant l’application elle-même, car écrire ces cas concrets nous aide à mieux comprendre et cerner le comportement attendu.

– Mais ils ne passeront pas, tes tests, puisque le code n’est pas écrit !

– Et oui ! Pas au début ! Mais c’est le jeu. Et vous verrez, tout le monde préfère passer du rouge au vert en écrivant le code qui obéit aux attendus, plutôt que l’inverse, quand les utilisateurs vous font passer du vert au rouge en s’apercevant des nombreuses erreurs et incompréhensions qui jalonnent le logiciel. En plus, le nombre de tests qui passent deviendra, vous verrez, un indicateur d’avancement très utile.

L’autre programmeur lève les yeux au ciel et poursuit :

– Si nous pouvons tester automatiquement l’application grâce à ces programmes, nous le pourrons demain, après-demain et dans dix ans non ? Dans nos méthodes traditionnelles, la charge de test est devenue le poste le plus important – et le plus dénué d’intérêt – dès que l’on fait une modification de l’application… là ce pourront être des robots automatiques …

– Son camarade ajoute : je trouve ça plutôt bien, seul un robot peut s’épanouir en passant un par un des cas d’usage et vérifier que le résultat est conforme à ce qui est décrit dans un cahier …

– Trêves de rêveries les gars ! Au boulot ! Maintenant à vous de me démontrer que le coût du test de non-régression n’augmente effectivement pas avec le temps ! conclue Jérôme.

*

Bernard, du Département Exploitation, a rejoint l’équipe après un mois de travaux. La chef d’agence a assisté à la dernière démonstration du produit en construction et souhaiterait l’utiliser dès à présent.

Bernard réfléchit :

– Ça va gueuler. Vous avez beau être malins, ce sera difficile de collecter les informations pour votre moteur de recherche dans les différents silos de l’entreprise ; chacun avec ses équipes, son planning, ses priorités.

– Qu’est-ce qui pose problème, on demande juste des extraits de leurs données ? demande Jean-Pierre

– Vous ne suivez pas les règles. Ça dérange.

– Comment peut-on s’en sortir alors ?

– Je vois deux solutions : soit être patients et effectuer vos demandes via les canaux officiels. Avec un peu de chance dans six mois vous aurez peut-être quelques fichiers pour alimenter votre moteur. Comme on ne teste qu’à la fin, il faut prévoir quelques allers-retours pour les finitions, donc disons neuf mois.

– Et la seconde option ?

– Continuer à déroger aux règles.

– Comment cela ?

– Je connais les données dont vous avez besoin. Certaines transitent déjà dans le système décisionnel, les autres transitent sur nos plates-formes d’échange avec l’extérieur. Je peux vous fabriquer vos fichiers, mais quelqu’un doit me couvrir, je peux y laisser ma peau.

– J’appelle Paul ! conclut Jean-Pierre.

*

L’appel de Jean-Pierre m’extirpe d’un comité de pilotage interminable. Quand j’entre dans la salle dédiée au projet, j’ai tout d’abord une impression de désordre, puis mon regard est attiré par le nombre important d’informations postées sur les murs. Tiens, un tableau à trois colonnes à faire/en cours/fini et des post-it indiquant les travaux dans chaque colonne … là un autre diagramme « vélocité » qui montre une courbe d’abord chaotique, puis stabilisée autour de 11 demandes par itération. Une note indique « une itération = une semaine ». Mais donc c’est le débit de demandes ! Impressionnant, ce que je souhaite mesurer à un niveau global, ils le mesurent déjà localement, tout seuls comme des grands ! Il est donc possible de généraliser ce mode pilotage à toute la DSI …

Bernard me tire de mes pensées :

– Bon alors patron, on y va, ou bien ?

– Comment ?

– Je fabrique discrètement les fichiers dont ils ont besoin oui ou non ?

– Oui, allez-y.

– Vous réalisez que cette action va invalider les investissements énormes réalisés jusqu’à aujourd’hui pour cloisonner l’information ?

– Il me semble que c’est justement cette règle que nous devons changer. Allez-y avec ma bénédiction. Dites-moi Jean-Pierre, la vélocité, vous pourriez me l’extraire de votre panneau paléolithique et la remonter dans une base de données ?

– Pff. On va déjà livrer un moteur de recherche, on verra peut-être plus tard pour tout ça chef ?! Un jour votre DSI ressemblera peut-être à la communauté GNU-Linux, mais bon en attendant …

*

Dring !

– Allo oui, Paul Boulier, qui est à l’appareil ?

– Bonjour, Sylvain Fievet, chef d’agence à Boulogne. On m’a dit qu’il existait un moteur de recherche très utile qui a été expérimenté dans une agence pilote à Levallois.

– Oui, c’est exact.

– Eh bien, je ne comprends pas pourquoi nous ne sommes pas informés. Pourquoi n’a-t-on pas accès à ce système ?

– Euh. Et bien d’habitude, nous préparons le changement, nous proposons des formations…

– Mais on s’en fout de vos formations ! J’ai vu le système, il est simple et efficace, nous le voulons, maintenant.

– OK. En fait vous êtes la douzième personne à me demander l’accès. Je vous donne l’adresse, mais ne l’éventez pas trop, nous ne sommes pas sûrs de la puissance de nos machines.

– Pffff ! Ecoutez, mon fils qui n’est pas informaticien, génère plusieurs centaines de milliers de hits quotidiens sur son site dédié à je ne sais plus quel jeu vidéo. Et c’est vous l’expert, effrayé par quelques dizaines de milliers d’utilisateurs ! Vous imaginez Google en train de me dire « attention, ne tirez pas trop sur la machine » quand je crée une nouvelle boîte au lettres ? C’est amusant comme attitude face au succès. Allez, merci quand même.

Incroyable, c’est la première fois que l’on déploie un truc que les gens veulent, sans besoin « d’accompagnement au changement ». Amusant effectivement …

[1]Customer Relationship Management : gestion de la relation client

[2]Theory Of Constraints : corpus de techniques développées par le Professeur Eliyahu Goldratt et destinées à faire triompher le bon sens au sein des systèmes complexes. Initialement centrée sur la production industrielle, elle outille désormais les raisonnements sur tout type de système de production de valeur ajoutée, d’un hôpital à une DSI …

-> Chapitre 5

« Les conneries, c’est comme les impôts, on finit toujours par les payer. »
Michel Audiard

Il est 17h30 lorsque je me rends dans le bureau de mon responsable des systèmes Internet. Je ne le trouve pas à sa place, mais un sous-responsable vient à ma rencontre, manifestement mal à l’aise. Il me raconte que le programme a été mis en production par un prestataire il y a un mois, mais que le premier gagnant n’est arrivé qu’hier. Comme le projet était fini, la prestation a été terminée, conformément à la règle.

J’interroge :

– Donc vous me dites qu’il n’y a plus personne pour réparer ce programme qui sélectionne les gagnants et envoie des messages ?

– C’est-à-dire qu’il est compliqué, il touche à d’autres programmes, j’ai commencé à réunir les différents intervenants…

– Comment ça compliqué ? Vous plaisantez ! Un programme qui sélectionne un nom et envoie un mail ?!

– En fait le programme est en deux parties puisque pour l’envoi des messages nous utilisons la plate-forme de messagerie multi-canal du Groupe. C’est un gros sponsor du projet.

– Pfff… Et quelle est la technologie là-dessous ?

– Ça dépend où, mais du côté du problème c’est en gros du XSB12 et du NET43. Autour, il y a bien sûr des plates-formes GB3, des bases DUBI8, des interface SQOP, des..

– Bien, merci, je vais dépêcher quelqu’un directement. Prévenez ce qu’il reste de vos troupes sur le terrain que quelqu’un arrive.

– Mais, il n’y a plus personne, M. Boulier, comme je vous l’ai dit ….

– C’est vrai qu’il n’y a plus un seul sachant. Alors vous pouvez partir en week-end ! Ou peut-être est-ce le moment d’organiser un comité de réflexion transverse sur la stratégie de résolution des incidents ?

Respirer. Se calmer. Il va falloir trouver des pompiers de service, mais qui ? Réfléchissons. Il y a Jérôme, un jeune trentenaire, à l’aise dans plusieurs technologies, dont celles qui nous préoccupent. Il peut agir dans tous les compartiments du jeu informatique – de l’interprétation des besoins à la mise en service de programmes – là où plusieurs de nos ressources standards sont nécessaires et doivent de plus être coordonnées.

Je l’appelle :

– Allo les pompiers ?

– Ah non Monsieur Boulier. On est en week-end là !

– Ecoutez Jérôme on a un gros problème ici. Un mailer soi-disant intelligent s’est mis à distribuer des cadeaux à tous nos clients.

– Pff. Il faut que cela arrive alors que j’ai une pinte de bière à la main. Vous ne pouviez pas appeler une autre poire ! Au fait, c’est quoi les cadeaux ?

– Le compteur est resté bloqué sur un voyage en Martinique…

– Waw ! Vous m’en offrez un si je vous tire d’affaire ?

– Vendu !

– Avec ma copine ?

– D’accord.

– J’arrive.

*

Je me tiens derrière le dos de Jérôme dans un grand open space déserté. Il a pris connaissance du problème depuis une heure, et la seule chose que je puisse faire est d’essayer de lui simplifier au maximum les choses. C’est comme dans un épisode de 24 H mais je ne suis pas Jack Bauer. Je ne comprends rien à ses manipulations sur le clavier et à l’écran.

Tout à coup Jérôme tape du poing.

– ‘Tain on n’y arrivera pas comme ça, c’est un plat de spaghetti, j’ai rarement vu ça. J’ai fait quelques modifications mais il y a des bouts du système que je ne peux pas atteindre, ni même tester d’ici. Je suis dans un environnement restreint au programme de sélection des gagnants, or il utilise tout un tas d’autres programmes comme la plate-forme de messagerie Groupe et le référentiel client central.

– Qui pourrait nous aider à atteindre les autres programmes ?

– Ben si on veut faire vite, les types de la production. Sinon vous devrez monter une « équipe transverse » qui mobilise tous les acteurs de la chaîne.

– Si j’appelle à cette heure je n’aurai que des opérateurs qui ne sauront pas aller au-delà de la procédure standard, or là on ne fait pas vraiment du standard …

– Oui c’est vrai, il faudrait joindre un gars qui connaît à peu près tout et qui a accès à tout. Bernard Gropiset vous connaissez ?

– Je ne connais que lui ! Je l’appelle.

Bip Bip Bip.

– Bon, Jérôme, il ne répond pas. J’ai laissé un message pour qu’il nous rejoigne au plus vite. Je suis sûr qu’il sera là demain à la première heure. Vous pourrez être présent également, disons vers neuf heures ?

– J’essaierai de penser aux îles … allez, à demain.

*

Samedi.

Il est 9h28 quand Jérôme pénètre dans l’open space, toujours empli de ma seule présence :

– Bernard ne devait pas venir ? dit-il.

– Il est là depuis une demi-heure, figurez-vous, et il est au téléphone sur haut-parleur.

– Salut champion ! résonne une voie sortant d’un combiné décroché. Le patron m’a dit qu’avec toi on en aurait à peine pour quelques minutes. Un test de bout en bout, une mise en production d’un programme, et hop retour dans ma campagne.

– Espérons. Pourquoi n’es-tu pas ici, avec nous, au 22e ?

– Je travaille au 2e sous-sol. Parce qu’on ne peut pas changer les programmes à distance, ni du 22e, ni de chez moi.

– Ah.

Jérôme utilise les accès de Bernard et déploie son programme modifié dans les environnements de test du référentiel client. OK, les deux systèmes ont l’air de fonctionner ensemble, un client « test23 » sera utilisé pour l’essai. Un virement de test lancé.

Maintenant la plate-forme de messagerie. Nos yeux sont rivés sur l’écran de contrôle des messages aux gagnants qui est pour l’instant vide. L’instant dure une éternité. Le virement pour le client Test23 apparaît enfin à gauche. Que va faire le programme ? Le silence règne, je retiens mon souffle en observant l’écran des gagnants. Jérôme pousse un cri. Ce n’est pas un mais deux messages qui viennent d’apparaître !

– J’étais sûr qu’ils ne nommaient pas leurs variables de la même manière dans les différents programmes que j’ai dû modifier. J’ai dû m’emmêler les pinceaux entre deux données. En même temps il n’y a pas deux programmes qui se ressemblent, à croire qu’ils ont été triturés par mille mains connectées à des cerveaux qui ne se seraient jamais parlé !

– Pas impossible, une partie de la maintenance est mutualisée dans nos usines near-shore et off-shore… suis-je obligé de reconnaître.

Me laissant abattu, Jérôme saute sur son clavier et se met à taper comme un fou, le téléphone coincé sur son épaule.

– Allo Bernard ? Marche arrière toute. Il y a un nouveau bug. 2 messages à la fois.

– Ah ben bravo le p’tit génie. Je ne te félicite pas.

– N’en rajoute pas s’il te plait.

– Je vais faire ma petite enquête dans ce plat de spaghetti de mon côté … je vous tiens au courant.

– Tu as vu, il neige !

– Sous mille tonnes de béton, on n’est pas dérangé par des visions bucoliques. Les néons néonnent toujours. Va donc bosser au lieu de contempler le paysage !

Quelques minutes plus tard :

– OK c’est bon cette fois-ci ! éructe Jérôme.

– J’active les mêmes programmes ? répond Bernard.

– Oui, les mêmes.

Cette fois la peur est palpable. Dans le système en production, on est à plus de 10 000 opérations, c’est-à-dire 10 000 voyages en Martinique, alors que l’on attendait à peine 200 gagnants, et un seul voyage. Le compteur continue de tourner sur l’écran de contrôle…
Cette fois-ci la correction fonctionne enfin. Plus de messages dans la plate-forme de test. Il ne reste plus qu’à remplacer les programmes en production.

– Bernard, ça roule. Tu peux tout passer en production !

– Go ! entend-on résonner gaiement dans le haut-parleur… Alors ?

L’écran de contrôle s’est arrêté depuis 1, 2, 3, secondes … pas de message, malgré un virement passé …
… 4, 5, 6. Nous retenons toujours notre souffle. 10 secondes, l’hémorragie semble endiguée. Enfin. Nos regards se croisent, heureux et complices.

Bravo les gars ! Je ne vous offre pas un verre qui abuserait encore de votre précieux temps de week-end. Je ferai le point avec vos responsables dès lundi. Reposez-vous bien.

*

Dimanche

J’ai mal dormi. Ce bug m’a fait cauchemarder toute la nuit. Il est à peine six heures du matin quand je décide d’allumer mon ordinateur pour tuer le temps avant le réveil du foyer. Tiens je vais faire mes comptes. Bonne nouvelle, un peu de liquidité traine sur le compte courant, j’opère un virement vers mon compte épargne.
Une vision d’horreur s’échappe alors de l’écran : « Bravo Paul, vous avez gagné notre super cagnotte, un voyage en Martinique ! ».
Je dors encore, ce n’est pas possible. Je me pince. Toujours le message à l’écran. Je vérifie mes mails. Un nouveau message de la Générale et daté d’aujourd’hui 6:13 est apparu : « Cher gagnant …».

Non !

Je ronge mon frein jusqu’à 8h30 avant d’appeler Bernard et Jérôme. Bernard est en colère, et Jérôme en piteux état, il est sorti tard hier soir…

Quand nous nous retrouvons à dix heures, je décide de réunir l’équipe au sous-sol chez Bernard pour être plus efficaces ensemble.

Jérôme a la migraine. C’est finalement Bernard qui diagnostique rapidement le problème :

– Un programme de nuit[1] qui n’a pas été modifié hier a effacé les informations gagnant/pas gagnant en mettant à jour les données client du site Internet à partir du référentiel central. Du coup notre programme de gestion du concours repart comme en quatorze, pensant qu’il n’a pas encore de gagnant.

– Mais, cela signifie que ce deuxième bug existait depuis le début ? interrogé-je.

– Le premier bug a occulté celui-ci, mais effectivement si nous n’avions pas déjà 3000 gagnants par jour, mais seulement les 200 prévus, nous recommencerions à zéro le lendemain !

– Et personne n’a jamais testé cela ?

– Ce programme se lance dans les chaînes de traitement nocturnes qui sont difficilement testables vu les volumes de données énormes à gérer… poursuit Bernard. En revanche, je peux le désactiver assez facilement.

– Ah oui ? Et demain on éteint quoi ? La comptabilité ? tance Jérôme.

Je réfléchis. Si je leur demande de réparer encore cette erreur maintenant, la dette technique va continuer à empirer : un nouveau bout de code au milieu d’un patchwork métastasé par copié/collé, et encore un programme sans test incapable de dire s’il marche ou pas. A ce rythme, mieux vaut éteindre tout ce qui ne satisfait aux critères minimaux de qualité, au lieu d’essayer de réparer désespérément l’irréparable. On verra plus tard comment réagira l’organisation.

Je lance :

– Bernard, pouvez-vous recharger les données client d’hier et éteindre ce programme de nuit ?

– Cela doit être faisable.

– Mais vous êtes fou ? s’énerve Jérôme. Vous n’imaginez pas toutes les manipulations que réalise ce programme : il recopie les nouveaux clients, les anciens, ceux qui changent de nom, de sexe ou que sais-je encore ! Si nous le neutralisons, plus rien ne fonctionnera !

– Pour l’instant, ce programme contient des fonctionnalités cachées qui ne font partie d’aucun cahier des charges. Pour celles que vous citez, ce sera peut-être l’occasion de secouer les gens en vue d’améliorer la testabilité du système. Jusqu’à ce week-end je pensais que la dette technique était due à l’obsolescence technologique, mais je m’aperçois que c’est plutôt le manque de clarté et de testabilité des programmes qui tue notre productivité.

– Effectivement, les technologies changent mais les programmes restent. Dans la vie rien ne se crée, tout se transforme ; mais dans le SI, rien ne se transforme, tout se garde, philosophe Bernard.

– C’est vrai qu’au cours du week-end, nous avons finalement passé 99% de notre temps à comprendre des systèmes obscurs et à tester avec les moyens du bord… renchérit Jérôme.

Je conclue, paradoxalement enthousiaste :

– Imaginez ce que serait la vie dans notre Système d’Information si « clarté » et « testabilité » devenaient la norme !

Au bout de quelques heures tout est enfin réglé. Enfin, « réglé », rien n’est réglé. Le bug s’est arrêté, mais il est toujours là, et nous avons désactivé une chaîne de traitement qui avait très probablement son utilité. Tout commence en fait.

En rentrant chez moi je réfléchis et me demande pourquoi il y a dans notre organisation tant de responsables encadrant des ressources obéissantes et spécialisées, et si peu de Jérôme ou de Bernard. Peut-être parce qu’ils gagnent moins qu’un manager ? Ou que leurs perspectives de carrière sont moins intéressantes ? Difficile à accepter, mais c’est sans doute parce que nous ne valorisons pas les profils de ce type « contremaître » que nous n’en avons pas. Le système est polarisé sur le management, faire est donc devenu sale…

Quand j’introduis la clé dans la serrure de mon domicile, il est presque onze heures du soir. Tout est silencieux. Je monte lentement les marches du grand escalier. Un rai de lumière échappe de la chambre de Luc, mon aîné, à qui j’ai pourtant interdit de veiller pour mieux se concentrer sur ses études, jusqu’à présent peu brillantes. J’ouvre délicatement la porte pour m’apercevoir qu’il dort en fait profondément, un bras pendant hors du lit, et a simplement oublié d’éteindre sa lampe de chevet. Tandis que je m’approche de l’interrupteur, un détail attire mon attention. L’aiguille d’une seringue dépasse de sous le lit, et à ses côtés traine une petite cuillère noircie. Saisi de panique, j’attrape son poignet pour prendre son pouls. Dieu soit loué, son cœur bat. Le mien en revanche s’est arrêté. Que s’est-il passé ? Comment n’ai-je rien vu venir ? Mais quel aveugle ! Et tout de me revenir en mémoire : les déjeuners où il était si « bizarre », son mutisme de plus en plus fréquent, ses absences …

Mais il y a des choses qui vont changer ici ! D’abord lui parler, et obtenir la vérité : depuis combien de temps ça dure ? D’où vient la drogue, d’où vient l’argent ? Où en est-il avec ça ? Ensuite, checkup médical discret à la clinique de Jean-Hugues mon beau-frère et cure de désintoxication dans la foulée. Au fait, préparer la communication pour la famille… Bon, je descends me servir un Whisky pour me calmer et mieux réfléchir.

3 heures du matin. Je remonte dans la chambre de Luc, qui dort toujours aussi profondément.

Mais au fond que sais-je de lui vraiment ? Depuis sa naissance, je pars au travail avant qu’il ne se réveille, et n’en rentre qu’après son coucher. Nous avons dû avoir au mieux une demi-douzaine de moments de complicité ces dix dernières années, et lorsqu’exceptionnellement nous avons une discussion, je m’évertue à le bombarder de jugements définitifs sur ce qu’il devrait faire de sa vie ! Lui ai-je jamais demandé ce qu’il désirait, lui ? Lui ai-je jamais demandé ce qui le bloquait dans ses objectifs ? Lui ai-je jamais fait confiance ? Au fond c’est moi son overdose. Je fais partie du problème, tout autant que lui.
Il faut absolument que je change quelque chose. Il faut que l’on se parle enfin. Il faut que je sois là tous les jours avant 18 heures dorénavant. Un point c’est tout. Un point c’est tout nom de Dieu ! Je ne peux donc plus micro-piloter mes équipes, je dois leur faire confiance, déléguer vraiment. Je vais seulement les aider à définir leurs buts, mais plus leurs moyens. Piloter par la vision, plus par le manuel de procédures.

Je fonds en larmes. Luc, papa revient.

[1]Programme dit « batch », de traitement par lot.

-> Chapitre 4

« Tous les modèles sont faux, mais certains peuvent être utiles. »
Edward Deming

Cette nouvelle dialectique du but et des contraintes me perturbe au plus haut point. Pourquoi donc la division d’un but en sous-buts semble-t-elle échouer systématiquement ? Toute ma scolarité d’ingénieur, je l’ai placée sous le rationalisme de Descartes : tout problème peut se décomposer en sous-problèmes indépendants, toute cause produit des effets et il existe des causes premières, des lois immuables qui expliquent la réalité …Cette nouvelle confrontation avec un écosystème humain trop contingent me renvoie soudain des vagues de nostalgie. Je me trouve replongé dans l’univers mathématique de ma jeunesse, où tout était plus simple, plus beau, où je croyais qu’existait LA solution.

Peut-être ai-je besoin de me référer à un nouveau maître ? J’appelle Kasperski. Une fois arrivé dans mon bureau, l’énergumène ne juge pas utile de s’excuser de sa récente disparition. Je n’ose pas faire allusion à cet épisode, et compose le numéro de Secrotas.

– Jean-Louis Secrotas ? C’est Paul Boulier de la Générale.

– Bonjour Monsieur Boulier, comment allez-vous ?

– Très bien, merci, et vous-même. Je suis en compagnie d’un collaborateur, M. Kasperski, qui m’a aidé à répondre à vos questions.

– Excellent, à quelles réponses êtes-vous parvenus ?

– Le but de la DSI est de maximiser le débit de demandes mises en production, sous contrainte de coûts, de risques et d’intégration.

– Fantastique ! C’est extrêmement clair. Je ne dis pas cela pour vous être agréable. Utilisé comme leitmotiv auprès de vos collaborateurs, cela pourra effectivement guider chacune de leurs décisions.

– Merci Jean-Louis ! Je peux vous appeler Jean-Louis n’est-ce pas ? Cependant nous ne pouvons en rester là, un slogan ne suffit pas. Je fais quoi maintenant ?

– Avez-vous le sentiment que la DSI atteint son but tel que vous l’exprimez ?

– Non.

– Quelles sont les causes majeures qui l’en empêchent ?

– A cette question pour une fois j’ai tellement de réponses possibles que je ne sais laquelle choisir : peur de régressions sur ce qui marche déjà si on accélère les évolutions, circuit de décision d’investissement très long, vieillissement du patrimoine informatique, différences de productivité entre équipes …

– Avez-vous une carte du Système d’Information qui nous permette de visualiser les facteurs clés de succès pour atteindre votre but ?

– Bien sûr ! dis-je fièrement, en tentant de me connecter à l’Intranet « Cartographies du SI ».

– Contient-elle des informations qui permettent de mesurer la valeur pour le métier, le débit, le coût, ou la sécurité ?

– Euh … non, pas directement, c’est une cartographie. Mais elle contient un recensement exhaustif de nos systèmes et de leurs relations, c’est déjà bien utile.

– Pas vraiment pour ce qui nous concerne.

– J’ai aussi la carte de notre dernier schéma directeur … elle fait apparaître très distinctement les blocs fonctionnels, les référentiels de données …

– Un schéma directeur n’est qu’une carte virtuelle, Paul, un modèle qu’on aspire à faire émerger de la réalité, mais pas la réalité. On ne sait d’ailleurs pas à un instant t si la réalité projetée sera meilleure. Au fond, qui peut le savoir ?

– Mais qu’avez-vous en tête alors, Jean-Louis ?

– Je peux vous proposer un petit exercice qui devrait vous aider : dresser une nouvelle carte du SI qui apporte un niveau d’information utile pour atteindre le but tel que vous l’avez exprimé. Je vous envoie à l’instant la légende de cette carte par email.

Effectivement, trois messages surgissent sur mon ordinateur.
Secrotas commence son exposé :

« Je vous propose de mesurer trois métriques pour chaque application du Système d’Information.
La première est l’actif. J’entends par là la valeur qu’a le système du point de vue de ses utilisateurs. Cette métrique est rarement mesurée car on peut tergiverser des années sur ce que vaut un système : vaut-il la somme de ce qu’il a coûté, le coût de son arrêt pendant 3 jours, la perte d’une image de marque s’il tombe ? C’est du reste souvent pour cela que l’on ne mesure que les coûts. Pour mesurer l’actif, osez faire fi de l’abondante littérature engendrée par le thème du capital immatériel. Utilisez une méthode simple, fondée sur une seule question : « que ferions-nous sans ce système ? ». Les utilisateurs vous répondront alors soit qu’ils doivent sortir d’un marché – ce serait par exemple le cas pour un commerçant électronique qui perdrait son site Web – soit qu’ils doivent remplacer le système par des petites mains et de la bureautique – un système comptable pourra toujours être remplacé par un tableur et des dizaines d’opérateurs.

Au final vous obtiendrez un chiffre approximatif en euro. Cette valeur donnera la surface de nos applications, comme l’explique mon premier message :

La deuxième métrique est le coût total de l’application. J’insiste sur le total. Il s’agit d’évaluer l’économie annuelle que réaliserait la Générale si elle supprimait ce système. Cette économie prend sa source jusque dans les activités de construction et d’exploitation, souvent séparées dans des budgets différents – par exemple x euros d’études et de développement et y euros de machines, licences logiciels, heures d’astreinte, etc. Vous utiliserez une teinte allant du clair au foncé pour matérialiser ce coût en pourcentage de la valeur. Plus un actif est clair, plus son rapport valeur/coût est intéressant, plus un actif est sombre moins il est utile à l’entreprise ; et un actif gris coûte autant qu’il rapporte :

La troisième et dernière métrique est le passif de chaque système, c’est-à-dire la dépense qui serait nécessaire pour ramener l’application vers des normes de productivité cohérentes avec votre but. Là encore, descendez sur le terrain, et posez simplement la question « quel serait le niveau d’investissement nécessaire pour que cette application revienne à l’état de l’art de la productivité ? ». Vos collaborateurs pourront chercher à évaluer la dette technique accumulée avec le temps, dette à l’origine des coûts et des risques d’aujourd’hui : strates accumulées sans jamais nettoyer le fond, données en doublons, testabilité difficile, obsolescence technique. Ils réfléchiront alors à un projet de remaniement qui permette par exemple d’homogénéiser, de factoriser, d’ajouter des tests automatiques ou de mettre à jour la technologie. Pour finir, vous représenterez le coût ainsi évalué de ce projet en pourcentage du coût total calculé précédemment : 10% un contour fin, 100% une croute épaisse.

Paul, d’après vous à quoi ressemblerait la carte du Système d’Information selon cette légende ? » conclut-il.

Je réfléchis un moment. Il m’énerve avec ses bulles de savons et ses chiffres « à la louche », j’ai l’habitude des vrais chiffres moi ! J’essaie de rester calme. Je commence à lister les éléments qui me viennent à l’esprit : beaucoup d’applications dont les métiers pourraient difficilement se passer, bon rapport qualité-prix dans l’ensemble, passif limité grâce aux programmes d’urbanisation et de réécritures entrepris sous mon autorité, quelques moutons noirs le long de la route…

Je me lance dans un brouillon de dessin, mais déjà Secrotas prend congé poliment, et nous invite à le solliciter dès que nous aurons les premières esquisses.

Kasperski m’aide à formaliser mes intuitions. Nous les consignons dans une première carte.

Tout à coup, avant que je ne le lui suggère, il me demande de combien de temps il dispose pour mener un premier niveau d’enquête.

Je lui donne quinze jours et ma bénédiction…

*

Il est plus de 19h quand Kasperski entre dans mon bureau en brandissant des papiers avec une moue gênée.

Le quotidien qui m’a envahi ces dernières semaines m’a presque fait oublier la carte, et surtout mon ultimatum.

« Paul, j’ai rencontré plus de vingt équipes, interviewé en groupe les métiers et les informaticiens, et consolidé le résultat dans cette carte » dit-il en dépliant son ouvrage.

Et d’ajouter :
– C’est plus noir et crouté que prévu …

Il a réussi à me mettre immédiatement en colère. Je l’invective :

– Je dépense une part colossale du budget en contrôle qualité, en normes et procédures, en standards d’architecture, en composants mutualisés et vous me représentez le SI comme une sorte de décharge pleine de boules puantes, où la moitié des logiciels seraient pourris et devraient être remplacés !

Puis de m’excuser :

– Désolé Kasperski, vous n’y êtes pour rien. Les délais de livraison s’allongent, les clients n’ont pas ce à quoi ils s’attendent, et l’informatique coûte de plus en plus cher. Maintenant en plus, avec ce type de schéma, il m’est impossible de défendre son rapport qualité/prix ! Mais il reste un élément qui m’échappe : nos collaborateurs sont vaillants et compétents, ils ont tous des missions précises, qui participent d’une manière ou d’une autre à la réalisation du but, qu’ils soient développeurs, exploitants, acheteurs, architectes …

– On peut prendre l’hypothèse que chaque département fonctionne de manière optimisée, et que le grand horloger, vous en l’occurrence, n’êtes pas assez compétent pour coordonner le tout. Mais je ne pense pas que ce soit cela la bonne approche. La DSI n’est pas une horloge, ce serait plutôt un ensemble de cercles, vicieux ou vertueux, entrant en résonance les uns avec les autres : l’optimum de l’un peut nuire à l’optimum de l’ensemble.

– Hum. Appelons Secrotas, je veux son avis.

Bientôt sa voix résonne dans le haut-parleur :

– …. En effet, d’une manière générale produire de la valeur ajoutée nécessite de coordonner les efforts, de synchroniser les nombreuses ressources de l’entreprise : développement, marketing, vente, production, finance…Ce débit de valeur ajoutée se trouve à la merci du maillon le plus faible de la chaîne. Vous êtes d’accord avec moi Paul ?

– Oui. Mais pouvons-nous dérouler le raisonnement sur un exemple d’optimisation locale, celle des prix de revient par exemple.

– En voulant optimiser les coûts on néglige souvent l’importance de certaines ressources contraintes, qui pèsent sur l’ensemble de la chaîne en ce qu’elles en dictent le débit maximal. Par exemple, les achats décident de s’adresser à un fournisseur de roulements à billes moins cher mais livrant moins vite, avec comme résultat final d’assécher la contrainte, c’est-à-dire le poste d’assemblage du train avant, qui utilise ces roulements. La comptabilité analytique va saluer une diminution des prix de revient (et l’acheteur obtiendra sa prime), mais le débit de voitures aura diminué, ainsi que l’efficacité de l’entreprise au regard de son but. Sur ce poste goulet, il vaut mieux choisir un fournisseur plus cher mais plus fiable.

– Je sais. Lorsque nos achats font un but à part entière de la diminution du prix de revient des prestataires informatiques, ils peuvent s’opposer à l’objectif principal qui est de maximiser le débit de demandes mises en production… Comme disait un de mes amis CIO « If you pay peanuts, you get monkeys ».

– Cela peut même aller plus loin dans les effets pervers. Dans l’industrie, le pilotage par les prix de revient encourage à faire des stocks – or plus personne aujourd’hui ne souhaite faire des stocks, c’est-à-dire immobiliser du capital. En effet, quand les ventes vont mal, il convient de baisser l’activité pour s’aligner sur la demande. Mais alors, les coûts unitaires grimpent, puisqu’une grande partie de ces coûts n’est pas variable mais fixe : on ne supprime pas les gens ou les machines comme ça, même si on ne les utilise pas ! Pour préserver l’optimum local des « prix de revient », on va donc surproduire en période de sous-activité !

– J’imagine que tout cela a des raisons historiques. La méthode devait être pertinente au début du siècle, quand l’essentiel des coûts étaient variables, y compris le travail, payé à la pièce jusqu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui, c’est souvent l’inverse, l’essentiel des coûts est fixe – les salaires sont payés à l’heure, pas à la pièce – mais la méthode de comptabilité analytique n’a pas évolué.

– Exactement, comme quoi il est temps d’évoluer !

J’enrage de n’avoir pas réfléchi davantage auparavant en ces termes, car tout m’apparaît de manière limpide à présent : non seulement il y a les achats qui diminuent les coûts unitaires de main d’œuvre au détriment de la qualité des logiciels produits, mais il y a aussi les représentants des utilisateurs qui tentent de « bien » cadrer la création de logiciel en accumulant les demandes métier dans des cahiers des charges qui – sous couvert d’exhaustivité – ne distinguent plus le nécessaire du superflu ; les architectes « simplifient » le SI en créant des guichets normatifs où s’empilent les demandes des projets ; les délais sont encore allongés, et au final voient le jour dans la douleur des monstres parfois adaptés mais toujours inadaptables…

Et tout ceci n’accorde pas une grande valeur au temps ! Alors que la maîtrise du temps est la vertu qui peut entraîner toutes les autres : les coûts bien sûr par effet mécanique, mais aussi la qualité, car pour livrer vite en toute sécurité il faut l’augmenter…
Et si on arrêtait la quête de systèmes adaptés à tout pour se consacrer à bâtir des systèmes adaptables !

Le téléphone sonne, interrompant mes pensées :

– Oui, j’écoute

– Ici Pichot de la Direction Commerciale. Vous êtes ailleurs ou en vacances Paul ?

– Pardon ?

– Vous avez dans votre boîte aux lettres un message que vous auriez peut-être dû lire avec attention …

Je me précipite sur mon ordinateur, Pichot est le Directeur Commercial et je ne l’ai jamais eu au téléphone pour autre chose que de gros soucis …

Effectivement un message dix fois transféré, répondu et re-transféré avec désormais une vingtaine de destinataires appartenant à quatre niveaux hiérarchiques vient de me parvenir :

From: Stéphane Pichot
Subject: Tr : Tr : Re : Alerte, bug sur le site Internet suite mise en production version 3.12Paul, faites quelque chose, vite.
SP.
>
> … vous vous foutez de ma gueule !!! On est en train d’offrir un voyage en
> Martinique à tous les mecs qui font un virement sur notre site bordel !!!
> …
>
>>
>>… on a développé la nouvelle fonctionnalité de super pactole pour le
>> 100 000e virement …
>> … depuis qu’on a atteint les 100 000, chaque nouveau virement indique
>> « vous avez gagné le pactole », est-ce normal car il n’était pas spécifié
>> que l’on doive remettre le compteur à zéro ? …
>>

Je tourne la tête pour regarder la nouvelle carte d’état major : la bulle « site Internet particulier » est noire, avec une énorme croute rouge. Je sens mon sang se glacer. D’après la carte, cela signifie que la dette technique est monstrueuse, donc que la correction prendra du temps, et que l’on a toute chance de déclencher d’autres bugs …

« Kasperski, je gère l’urgence ce soir et cette nuit. Pour le reste, on commence lundi. 8h dans mon bureau. Excellent week-end. »

-> Chapitre 3