Coaching ou Art de la manipulation ?

Publié: 5 février 2011 dans Fiche de lecture
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Dans un livre très documenté, Extension du Domaine de la Manipulation, Marcella Marzano nous fait voyager via Kant, Freud, Hannah Arendt, Max Weber ou encore Tocqueville pour évoquer la transformation du statut du travail, et sa progressive prééminence au centre de nos vies. Du travail « trepanum », instrument de torture, réservé aux esclaves et aux serfs, le travail se transforme à partir du XVIIIe siècle en un moyen d’accomplissement, de réussite. Evolution salutaire, mais qui progressivement au XXe opère un glissement totalitaire, où l’on ne travaille plus pour vivre, mais où l’on vit désormais pour travailler. Les lieux de travail se transforment en « institutions totales », des entreprises à la fois Eglise et Nation, pourvoyeuses d’une éthique et d’un mode de gouvernement, imposant un pouvoir spirituel et temporel.

Ainsi chez Orange, Danone ou Renault, malgré des discours humanistes – développement durable, organisation participative, efficacité par l’épanouissement des salariés .., la réalité semble parfois plus nuancée.

Chronique parue dans 01 Informatique du 31 mars 2011

Que revêt l’épanouissement individuel quand il sert aveuglément la maximisation des profits ? A quoi sert la communication en entreprise quand elle se résume à de la propagande, scénarisée dans du storytelling et diffusant les mythes de l’entreprise afin de mobiliser les masses plus qu’à les construire par l’échange ?

Dans cette charge contre les grandes entreprises, Michela Marzano omet de dire que l’on retrouve les mêmes ingrédients dans les institutions publiques, Education Nationale, Ministère des Finances, ou Pôle Emploi. La frontière implicitement décrite entre entreprises privées manipulatrices et institutions publiques protectrices n’en est pas une, et l’auteur peine à nous éclairer quant à ce qui pourrait distinguer une organisation aliénante et peu efficace d’une organisation épanouissante et efficace. Pour ma part, j’observe que toute organisation tend tout d’abord à maximiser son utilité puis glisse invariablement plus ou moins vite dans la maximisation de son profit, y compris s’agissant d’établissements publics ou d’ONG où le profit est assimilable au confort. Ce phénomène a été notamment décrit depuis 1958 par l’historien Cyril Northcote Parkinson.

Triste constat, qui souffre heureusement de nombreuses exceptions, de Wikipedia au Restos du Cœur en passant par la Grameen Bank de Muhammad Yunus. Le mouvement d’entreprenariat social qui se développe peu à peu pourra peut-être définir une voie plus durable, en enracinant dans le comportement des entreprises le but de maximiser leur utilité sous contrainte de profits (pour survivre et se développer), et pas l’inverse, comme trop souvent dans la réalité. On dit de Wikipedia et Google qu’ils sont utiles, ce que l’on mesure assez bien au nombre de pages vues. On dirait la même chose du Ministère des Finances s’il maximisait le rapport entre impôt collecté et impôt disponible pour l’état… Notez que cette statistique n’est pas disponible, et la réforme du prélèvement à la source qui pourrait drastiquement l’améliorer, toujours au point mort.

L’Entreprise serait mauvaise par genèse ? Dans ce tableau, le coach décrit par Michela Marzano apparaît comme la dernière arme à la mode. Coach de manager, coach Agile, coach Lean … Apportant l’art de l’écoute et du questionnement, aidant à dépasser certaines de nos limites – apprendre à comprendre plus qu’à convaincre, observer les différentes perceptions d’une même réalité – il peut certes nous aider individuellement et collectivement, mais au service de quels perfides destins ?

Enfin, elle souligne que, polarisé sur l’atteinte de résultats rapides, le coach peut dépasser les limites de la bienveillance, et opter pour un leitmotiv simpliste « vouloir c’est pouvoir », « toutes les limites sont franchissables, cela ne dépend que de vous », faisant fi du contexte matériel, de l’éducation ou de la psychologie du sujet. Tout ne dépend pas malheureusement de soi et cette posture attisera la culpabilité plus qu’elle ne produira de changements.

On sort donc de cette démonstration un peu manichéenne enrichi sur les frontières à ne pas dépasser en matière de coaching : oui, il existe des techniques efficaces pour dépasser des limites individuelles et collectives, mais non tout n’est pas possible pour tout le monde, et nous sommes riches de ces différences. L’eau du bain, sans le bébé s’il vous plait.

Plus d’informations sur les organisations conviviales

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commentaires
  1. […] This post was mentioned on Twitter by DidierGirard and Pierre Pezziardi, Bernard Notarianni. Bernard Notarianni said: RT @DidierGirard: RT @ppezziardi Coaching ou Art de la manipulation ? http://wp.me/pIvku-1Q […]

  2. Merci Pierre pour le retour. De plus en plus, les entreprises vivent comme une fourmilière où chacun se dépêche d’exécuter des tâches sans chercher à avoir « the big picture ». Cela créé en effet de la souffrance et c’est aussi le terreau pour de nouveaux métiers comme Coach ou Consultant informatique. Lorsque tu es Coach, tu expliques au client ce qu’il ne va pas chez lui, comme lorsque tu passes chez ton médecin. Mais tu es déjà malade.
    Le Coach est une forme de paternaliste ou d’assistance qui arrive à posteriori et qui en plus, ne donne pas de garantie que l’on ne va pas retomber malade…
    Bref tant que nous n’aurons pas compris comment fonctionne une entreprise, qu’il y a un facteur anthropologique et que finalement nous sommes humains… nous aurons besoin de Coach.

  3. pcuvelier dit :

    Salve Pierre, fallait pas m’inviter, mais tu le savais 😉 Pour sortir de l’angélisme, ne faut-il pas avoir peur que le coach devienne un confesseur au service d’un nouvel opium du peuple (fait de profits et de pouvoirs) au service de l’entreprise ? … ouhouh ça fait peur !!!

    En fait je ne crois pas (tu as vu, ça n’a pas duré longtemps) que cela se produise tant que la bienveillance et la convivialité servent aussi l’éthique, mais cela nécessite pour faire de l’effet une généralisation de l’affaire.

    Après, le constat est quand même un peu tristoune – faut-il un coach pour chaque projet, chaque manager, chaque chef d’entreprise, chaque professeur, chaque parent ? Donner confiance aux gens, être bienveillant, ça ne devrait pas être du basique pour ces m’ssieurs dames ?

    Philippe

  4. mac dit :

    Coaching ou Art de la manipulation ? Art de la manipulation bienveillante.
    La manipulation est l’essence même de toute communication et concerne bien souvent sa composante relationnel. Comme on ne peut pas « ne pas communiquer » elle est partout et de tout temps. Elle existait avant, pendant et existera après les coachs. La question n’est pas tant la manipulation que l’écologie qui existe dans toute relation (manipuler parfois, être manipulé, laissé être manipulé par l’autre avec bienveillance). En l’absence de cette écologie, cette relation devient souvent pathologique.

    Un coach est supervisé pour être aidé dans cet exercice délicat pour maintenir une écologie de ses relations : peux-t-on en dire autant de tous les autres manipulateurs (manageur, collègue, le coaché lui-même vis à vis du coach par exemple :)). Il tente de définir un cadre avec le coaché qui garantit une porte de sortie : peux-t-on en dire autant d’une relation de type subordination ou de collègue de travail ?

    En dehors de « contextes » particuliers (et néanmoins grave), je ne crois pas que l’on puisse manipuler de manière durable et malveillante quelqu’un au sein d’une entreprise. Je crois cependant que l’entreprise mais avant l’école et certainement le contexte familiale offrent des contextes d’apprentissage qui rigidifient nos manières de nous comporter dans les situations, les événements et les relations. De là des danses de type domination/soumission, exhibitionnisme/voyeurisme… se voient répéter même si elles sont la cause de nos problèmes (« plus de la même chose »).

    A cet égard coach, thérapeute, prêtre, parent, ami, collègue et manageur peuvent être nos entraineurs pour gagner plus en souplesse et retrouver l’écologie des relations à laquelle je pense nous aspirons tous.

  5. […] une question que Pierre Pezziardi a posé et étayé il y a de cela quelques semaines (par ici). Provocatrice mais néanmoins très pertinente, elle est au coeur d’un sujet bien plus vaste […]

  6. […] une question que Pierre Pezziardi a posé et étayé il y a de cela quelques semaines (par ici). Provocatrice mais néanmoins très pertinente, elle est au coeur d'un sujet bien plus vaste […]

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