Pourquoi les monnaies complémentaires ne décollent pas ?

Publié: 2 février 2012 dans Banque 2.0
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Je lisais récemment des portraits dithyrambiques de la monnaie complémentaire Bitcoin, chargée de toutes les vertus car « indépendante des états et des organismes centralisés » …

Très techniques, les démonstrations de ses atouts me laissent sceptiques. Par exemple, il est dit que tout est transparent dans les règles du jeu, la masse monétaire est limitée à 21 millions de Bitcoin. Alors que se passera-t-il quand tous les Bitcoin seront distribués ? Il y aura déséquilibre de la demande en Bitcoin et donc la valeur de la monnaie augmentera par rapport à ses contreparties, devises ou marchandises. Si votre boulanger vous vendait la baguette à 10 Bitcoin, elle n’en vaudra plus que 5, puis 1, .. Alors ils faudra bien que la communauté réagisse collectivement car à ce rythme, les premiers épargnants en Bitcoin deviendront vite richissimes. C’est d’ailleurs le seul sens de cette monnaie : donner à terme beaucoup de pouvoir d’achat aux gens qui y auront investi les premiers.

Invariablement autour d’une zone d’échange, se poseront des problèmes, des abus, par rapport à un bien commun comme une monnaie (d’aucun pensent même qu’un déterminisme sournois guette tous les biens communs : la tragédie des biens communs, puisqu’il est plus intéressant d’abuser d’une ressource partagée et d’en faire payer le prix à toute la communauté). Dans tout système, il faut alors modifier ou enrichir ses règles, par exemple augmenter le taux de dépréciation ou d’appréciation, augmenter la masse monétaire…

Tout bien commun crée fatalement un problème de gouvernance, qu’il faudra résoudre. On peut donc difficilement dire de Bitcoin : «  .. Par définition, une vraie devise universelle doit pouvoir être lancée sans qu’aucune autorité centrale ne régule sa masse monétaire : cela exclut d’emblée toute forme de corrélation entre masse monétaire et indicateurs macroéconomiques. Un tel système de corrélation engendrait des discussions interminables et réclamerait une gouvernance utopique selon un standard démocratique universel inconnu à ce jour…« .  On doit dire précisément l’inverse : « Dans une monnaie, à part son but, il n’y a d’important que la gouvernance. Le reste devra être exécuté au meilleur rapport qualité prix pour assurer la fluidité et la sécurité des échanges« .

Le but de la monnaie va notamment conditionner les intérêts qu’elle verse, positifs ou négatifs. Les monnaies à intérêt positifs comme l’€ permettent l’investissement via l’épargne. Ce n’est ni bien ni mal, on peut en abuser. Les monnaies à intérêts négatifs (ou monnaies fondantes) vont décourager l’accumulation de monnaie et, au contraire, en faciliter la rotation. Ce n’est ni bien ni mal, elles favorisent les échanges, on peut aussi en abuser.

Pour mieux comprendre le futur, intéressons-nous au passé, et en particulier aux monnaies complémentaires qui ont décollé (oui j’ai menti sur le titre, mais sans un peu de dramaturgie, vous ne seriez pas là en train de lire ces lignes). Les programmes de fidélisation des compagnies aériennes ont débuté dans les années 80. Depuis, 200 millions de personnes y sont affiliés, ce qui représente par exemple 800 millions d’€ dans le bilan d’Air-France KLM (3% de son chiffre d’affaires). Le but du Miles est de nous faire voyager plus avec certaines compagnies aériennes. Il a trouvé un équilibre gagnant-gagnant entre compagnies aériennes, entreprises et usagers. Il est toléré par les états, avec par exemple une fiscalité libératoire de 2,25% des miles attribués par les compagnies aériennes en Allemagne.

De même les Titres de Services (Chèque Déjeuner, Ticket Restaurant ..) ont réussi à encourager les employés à consommer dans les restaurants. Défiscalisant d’un côté pour les employés et les entreprises, l’état se rémunérant sur le surcroît de TVA perçu et les emplois créés …

Alors quid des nouvelles monnaies dites éthiques ou solidaires ? Par exemple, les Tookets développés par le Crédit Agricole. Il s’agit d’un programme malin dont le but est de router des ressources des entreprises vers les associations, en impliquant les employés, pour leur permettre de  choisir les bénéficiaires. A suivre.

Autre exemple, les monnaies locales comme le Sol. Le sens d’une monnaie locale est de favoriser les échanges au sein d’une communauté géographique, voire obéissant à une certaine éthique (écologique par exemple). C’est un objectif extrêmement louable, mais encore totalement marginal, moins d’un million d’€ sur toute l’Allemagne par exemple ! La plus importante communauté semblant être le WIR en Suisse, qui représente plus de 1,5 milliards de Francs Suisse d’échanges par an.

Alors pourquoi, malgré un but souhaitable, aucune de ces monnaies locales ne passe le cap de la masse critique, et occupant une part discernable de la valeur ajoutée d’un lieu ?

Manifestement, les monnaies locales peinent à créer des chaînes de valeur complètes entreprises-fournisseurs-salariés, et restent atrophiées dans la sphère de chaque acteur économique : les entreprises ne paient que marginalement leurs fournisseurs et employés en monnaie complémentaire. En en discutant avec un dirigeant de banque, on peut même considérer que c’est souhaitable, car ces flux soustraient à l’impôt toute l’activité sous-jacente !

Prenons l’exemple d’une entreprise s’engageant avec succès dans une monnaie locale. Avant son compte de résultat s’établissait schématiquement ainsi :

SOL
CA TTC 120
TVA -20
CA H.T. 100
Salaires Net -40
Charges salariales -32
Autres frais -28
Résultat 0
TOTAL TAXES -52

En imaginant qu’elle réalise désormais 50% de son Chiffre d’Affaires en SOL, et qu’elle rémunère ses salariés avec, cela donne :

SOL
CA TTC 60 60
TVA -10 0
CA H.T. 50 60
Salaires Net -20 -20
Charges salariales -16 0
Autres frais -30
Résultat -16 40
TOTAL TAXES -26 0

Le manque à gagner pour l’état, fournisseur de prestations sociales dont bénéficient ces agents économiques, est de 50% (26€ vs 52€ sur les 100€ du chiffre d’affaires)… un tel système ne peut donc pas passer à l’échelle ! Pour autant, rien ne l’empêche de modifier ses règles pour passer ce cap, en créant les conditions d’un gagnant-gagnant global :

  • collecter une TVA en monnaie complémentaire, ou, plus simple techniquement, ajuster la fonte de la monnaie (typiquement 1% par mois) et l’affecter à l’intérêt général, au niveau local, en créditant la Ville, le Département ou la Région de ces fonds. Ces institutions deviennent alors les premières clientes du système : elles achètent des prestations de travaux, d’alimentation, de services à la personne et initient les conditions d’un marché viable pour que les particuliers, les professions libérales, les artisans, les paysans ou les commerçants s’engagent.
  • collecter des charges en monnaie complémentaire, et les convertir en € dès lors qu’elles doivent repasser par les organismes centraux (URSSAF); le plus logique à terme étant de verser à ceux qui l’acceptent les prestations sociales en monnaie locale, mais on en est pas là, un tel système réclamant une confiance à long terme dans une monnaie qui n’a pas encore de passé …
Les systèmes complexes obéissent à des lois chaotiques, et il est difficile de prévoir ce qui se passerait si une part importante de richesses transitait dans ce type de circuit. Mon intuition est qu’il en résulterait une plus grande richesse sociale et écologique dans le territoire (plus d’emploi locaux, moins de marginaux car plus facile de s’insérer dans des circuits économiques solidaires, moins de transports de marchandises, etc.), sans spolier l’intérêt général.
Et la votre ?
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commentaires
  1. Bel article !
    Cependant, les monnaies complémentaires ne sont pas faites pour contourner les impôts et taxes. Elles sont des activateurs économiques destinés à faire en sorte que les citoyens se réinvestissent dans leur propre économie (voir par exemple http://www.genevieve-b.fr/post/2012/01/2011-%3A-an-z%C3%A9ro-des-monnaies-compl%C3%A9mentaires-en-France).

    Pour avancer, il faudrait que les institutions concernées prennent des positions plus claires et commencent à dialoguer avec les porteurs de projets de monnaies complémentaires.

    En réalité, les monnaies complémentaires, introduisent d’autres mutations à opérer sont d’une ampleur sans précédent. Les monnaies complémentaire sont quasiment indissociables des autres thèmes de réflexion sur la nouvelles gouvernance, à savoir : le revenu de base, les débutances et la démocratie agile (http://www.vitacogita.fr/fr/ebook/2800000000790/mieux-que-la-r%C3%A9industrialisation).

  2. … »Pour avancer, il faudrait que les institutions concernées prennent des positions plus claires et commencent à dialoguer avec les porteurs de projets de monnaies complémentaires. »
    Oui, c’est bien mon propos, et commencent donc par voir en elles des compléments et pas des concurrents .. Pour que Bercy fasse ce pas, nous devons être force de proposition pour exhiber des schémas de taxation simples permettant « d’enrichir le local sans appauvrir le global » ..
    A propos de changements plus globaux, il faut peut-être admettre qu’on ne vivra pas de grand soir, mais plus un lente convergence d’initiatives, menées petit à petit, comme l’Open Source que vous citez souvent. Btw, quelle débutance soutiendrait http://www.notrebanque.com ? 😉

  3. Excellent post même si je ne crois pas qu’on attaque pas un monopole comme celui de la création monétaire avec un « pistolet à bouchon », en comptant sur des institutions bienveillantes. Les institutions sont sous le joug du lobby financier qui s’accroche à son monopole. Bitcoin est le premier outil dont nous disposons pour commencer à entamer ce monopole: je peux gérer mes flux d’argent moi-même. Je ne suis plus obligé de dépendre de la banque pour TOUT mais je peux maintenant choisir de passer ou non par un réseau bancaire.
    http://www.e-ducat.fr

  4. @e-ducat merci, mais que pensez-vous de la critique du caractère déflationniste du BitCoin (les arguments classiques étant divisibilité infinie, donc pas de spirale déflationniste) … Cela me laisse sceptique : la spirale démarre si la demande en BC explose, et les premiers détenteurs vont gagner un pouvoir d’achat considérable. C’est au fond le but de cette monnaie. Assez éloigné des objectifs initiaux d’indépendance ou de liberté non ..?

  5. Ton analyse rejoint globalement l’avis de Bernard Lietaer (sur la finalité ‘politique’ des monnaies, et le nécessaire soutien de l’autorité publique pour envisager un déploiement significatif d’une monnaie complémentaire) : http://www.scribd.com/doc/79475280/2012-01-25-1804-USBEK-RICA#fullscreen:on

    Lietaer a les mêmes doutes quant à Bitcoin, qui serait davantage un outil spéculatif qu’une monnaie : «Avec une telle augmentation de valeur, les utilisateurs ont intérêt à garder leur Bitcoins plutôt qu’à les faire circuler, c’est finalement une variante du système de vente pyramidal (Chaine de Ponzi)».

  6. @Em_hack dit :

    @Geneviève: Excellent le concept de débutance !
    Globalement tout les concepts cités sont fidèles à l’état d’esprit « lean startup » : le seul moyen d’apprendre est de construire une expérience, de se tromper, et d’itérer.
    Plus tôt on expériemente, plus tôt on peut ajuster la direction et pour un coût moindre.
    Dans une autre mesure ça rejoins « the hacker way ». Ceux qui font, échouent et progressent ont raison sur ceux qui discutent pour imposer leur vision.

    Je vois Bitcoin comme une expérimentation. Une démonstration par l’exemple qu’il est possible d’avoir des flux monétaires indépendants des banques. Le système a ses limites et je pense qu’il a vocation à être remixé.

    Concernant le manque à gagner en TVA avec les monnais locales actuelles : le manque à gagner pour l’Etat reste à prouver! Si la démonstration est facile en se limitant à la création de valeur économique, elle n’est pas du tout évidente si on raisonne sur la création de valeur globale.
    Par exemple les monnaies locales tendent à favorisent une économie plus respectueuse de l’environnement et permettent une meilleur intégration sociale. Autant de coûts cachés que la collectivités n’aura pas à payer.
    Je n’ai pas d’étude sur le sujet pour prouver tout ça, mais je ne pense pas être utopiste en disant que la collectivité peut être bénéficiaire tout en se privant d’une tranche de la TVA.

    Le problème est plutot d’arriver à mesurer ces différents types d’impacts.

  7. Philippe dit :

    Je rejoins Geneviève. Les MLC sont soumises aux impôts, taxes et cotisations sociales. Elles sont enregistrées en comptabilité de la même manière que des euros.

  8. Titre alléchant, article décevant.
    Vu le tire, je croyais trouver dans cet article des arguments intéressants sur les difficultés des monnaies locales complémentaires (MLC).
    En fait j’y ai constaté une méconnaissance du sujet puisque qu’on y confond les monnaies locales complémentaires avec une monnaie ALTERNATIVE comme le Bitcoin.
    Seule une transaction en Bitcoin permet d’éviter la TVA et les taxes, puisqu’elle n’est émise ni par une banque, ni par un état.
    Les MLC sont complémentaires à une monnaie officielle, donc assujetties à la TVA et aux taxes.
    Les MLC et les monnaies alternatives font partie cependant d’une évolution récente de l’offre de monnaies et il convient de s’y intéresser de près. Ça reste technique et ne peut se faire sans un peu d’effort.
    Cdlt

    • Philippe, il n’y a pas confusion entre MC et MLC, nous abordons toutes les monnaies complémentaires, locales ou pas. Pouvez-vous décrire la collecte de TVA sur une MLC française typique ? Pour ma part je n’y vois pas de collecte de taxe nationale. Merci

      • Philippe dit :

        La MLC est enregistrée dans les comptes des entreprises comme des €. Elle ressemble de ce point de vue aux titres restaurant ou aux chèques cadeaux. Etant comptabilisée dans les recettes, elle subit par conséquent la TVA et entre dans les résultats de l’entreprise comme des espèces, des chèques ou des cartes bleues.

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